Le sur-titrage au théâtre, de la traduction à la régie titres

Dominique Hollier est intervenue auprès des stagiaires de l’Ecole de Traduction du CNL-Asfored pour parler du sur-titrage théâtral, un métier qui requière des compétences tant techniques qu’artistiques. Le « Guide du sur-titrage » est à présent en ligne sur le site de la Maison Antoine Vitez.

D.Hollier

Dominique Hollier, comédienne, traductrice et sur-titreuse

« Le sur-titrage est au carrefour de la technique, de l’artistique, de la traduction et du spectacle vivant » introduit Dominique Hollier, comédienne et traductrice de pièces de théâtre britanniques et américaines. S’il est courant de dire au théâtre que le traducteur de la pièce est le premier metteur en scène, en matière de sur-titrage, la mise en scène existe déjà. Les sur-titres doivent y trouver leur place, sans perturber la vue du spectacle. Au sur-titreur, donc, d’accompagner au mieux la dramaturgie, le rythme, le jeu des acteurs, leur débit, leur mouvement et surtout de rester d’une vigilance extrême en cas de modification du déroulé du spectacle en cours de représentation…

« Tous les spectacles ne sont pas calés à la seconde près comme ceux de Bob Wilson », observe Dominique Hollier, qui a notamment sur-titré Zinnias, the Life of Clementine Hunter, et personne n’est à l’abri d’un trou de mémoire ou d’une interversion des répliques. « On traduit du spectacle vivant, pas un texte écrit, et on surtitre en direct au fur et à mesure que les acteurs parlent », précise-t-elle. Si certains pensaient confier cette tâche à une machine, ce n’est pas encore d’actualité…

Traduction, découpage et topage

Le travail de sur-titrage se déroule en trois étapes principales : « Traduction », « rédaction et découpage », « régie ou topage ». Pour sa part, Dominique Hollier procède à un premier découpage du texte source, soit une segmentation du texte sous forme de « titres » qui apparaîtront de façon fugitive au moment où l’acteur prononcera sa réplique. Par analogie avec le cinéma, ces segments sont appelés aussi appelés « cartons ». Le sur-titreur s’appuie sur le texte de la pièce et une captation du spectacle, si elle existe. Jadis, lorsque la vidéo était moins développée, le traducteur en charge du sur-titrage se déplaçait dans le pays de création du spectacle pour le voir dans sa version originale.

Le découpage du texte source

« Ce premier découpage du texte source me donne une idée de la façon dont je vais traduire », explique Dominique Hollier qui rédige une première traduction, puis revient ensuite cent fois sur le métier pour peaufiner cette version initiale et surtout élaguer… Le texte est ainsi coupé et redécoupé afin de pouvoir respecter le format standard de deux lignes de 47 signes espaces compris, mais « tous les formats et tous les supports sont envisageables et cela peut varier beaucoup selon la nature du texte, du spectacle, et le souhait du metteur en scène », le but étant de rester le plus lisible possible. Il est ainsi recommandé de suivre la syntaxe et de ne pas inverser les segments de phrases pour aider la lecture du spectateur. Si un mot est similaire dans la langue source (par exemple « international » en anglais et en français »), il est judicieux de se caler dessus et que le carton apparaisse au moment où le mot est prononcé, ce qui a pour effet de rassurer le spectateur.

Un formatage contraignant

Ces fortes contraintes de formatage impliquent une concision extrême. Le recours à des astuces est fréquent et souvent indispensable : synonyme plus court, usage limité des « m » plus longs que les « i », etc. La mise en page du carton est également soignée pour être la plus agréable à l’œil et faciliter au mieux la lecture. Elle doit être esthétique et efficace. Celle-ci détermine en partie l’emplacement des césures. En matière de ponctuation, Dominique Hollier recommande de se limiter à l’indispensable, les virgules en fin de carton n’étant pas nécessaires pour la lecture, pas plus que les tirets avant chaque réplique, à moins que le locuteur ne change sur le même carton…

Les outils de sur-titrage

Une fois achevés le découpage et la traduction, le sur-titreur « entre » ses cartons dans un logiciel de sur-titrage, celui qu’elle utilise est « Torticoli », mais beaucoup d’établissements travaillent avec « Powerpoint », pourtant pas très adapté à cet usage, selon D. Hollier. L’outil informatique lui permet d’envoyer les sur-titres au moment propice ou d’introduire un noir, si nécessaire, pour que le carton ne reste pas affiché inutilement, ce qui déstabilise le spectateur. « L’avantage de Torticoli par rapport à d’autres logiciels est aussi de pouvoir faire défiler à l’aveugle, si l’acteur a un trou », commente d’expérience Dominique Hollier. Le sur-titreur s’assure, en s’entraînant avec la vidéo, que son découpage fonctionne, le reprend éventuellement à la marge, avant de le tester en direct. « Etre comédienne moi-même me permet d’avoir le sens du plateau, de l’énergie du jeu et d’être en phase avec le rythme du spectacle. On est un partenaire des acteurs », explique-t-elle.

L’envoi des titres ou topage

Le topage, c’est à dire l’envoi des titres en direct pendant la représentation, demande une concentration extrême, car non seulement le spectacle peut bouger, mais il convient d’être exactement « raccord » avec les acteurs : si l’on anticipe trop, on peut lui faire manquer un effet comique, par exemple, si on tarde, le spectateur est perdu… Les quelque 2 000 pressions par représentation (leur nombre varie bien entendu d’une pièce à une autre) pour envoyer les titres sont autant de moments de vigilance. « Je ne comprends pas que le régisseur titres se soit pas considéré de la même façon que le régisseur son ou lumière », déplore Dominique Hollier avant d’enchaîner sur la question de la rémunération.

Un stage de formation au sur-titrage à Seneffe

Le tarif recommandé, indiqué dans le Guide du sur-titrage, est une majoration de 30 % par feuillet de traduction pour le découpage et un cachet de 150 euros par représentation pour le topage, mais « la réalité sur le terrain est assez différente », reconnaît l’intervenante qui signale aussi un droit de suite, si la traduction et le découpage sont repris dans un autre lieu. Pourtant, la multiplication des spectacles internationaux et leur circulation partout dans le monde nécessitent une professionnalisation du métier. Peu de formations existent pour le moment, si ce n’est au Collège européen des traducteurs littéraires de Seneffe (Belgique) où a lieu chaque année en avril un stage de sur-titrage animé par Michel Bataillon et Pierre-Yves Diez (rédacteurs avec Laurent Muhleisen du guide).

De nombreuses techniques ont été utilisées pour intégrer au mieux le « titrage » d’un spectacle (défilement, bandeaux latéraux, double sur-titrage bilingue, panneaux graphiques, etc. ) et certaines sont encore à l’essai, comme les lunettes connectées qui font défiler le texte sur le verre… Enfin, le sur-titrage, conçu pour les sourds et les malentendants, avec l’indication du nom du personnage ou utilisation de codes couleurs, reste encore largement absent des salles de spectacle, limitant l’accès aux textes par la communauté sourde.

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Les discriminations fondées sur la langue ou « glottophobie »

Le rejet de l’autre en raison de sa langue ou de sa façon de parler a désormais un nom « la glottophobie », proposé par le sociolinguiste Philippe Blanchet. Venu présenter son essai à la librairie La Brèche (Paris XIIème), il est reparti avec un nouvelle brassée de témoignages de la glottophobie ambiante.

La Brèche

Rencontre à la librairie La Brèche (Paris XIIème)

« Les discriminations linguistiques sont ignorées, au double sens d’« inconnues » (on ne sait pas que ça existe, on ne les voit pas) et de « négligées » (on n’y accorde aucune attention quand on en voit)», constate Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’université de Rennes 2 en préambule de son ouvrage (Textuel, 2016). Désigné sous le terme de « glottophobie », ce type de discriminations courantes peut, précise-t-il, aussi bien porter sur la façon de parler une langue (avoir un accent ou une prononciation différente) que sur le fait de parler d’autres langues que « la langue attendue, imposée, survalorisée », à savoir la langue prescrite. Qui la prescrit, comment et pourquoi ? Philippe Blanchet aborde toutes ces questions, assurant qu’un autre monde (linguistique) est possible…

« Le racisme, ça commence par les oreilles », réagit une habitante du quartier lors de la rencontre à la librairie La Brèche. Assistante de vie scolaire, elle témoigne des difficultés qui ont été les siennes le jour où elle a parlé avec l’enfant handicapé dont elle a la charge en kabyle, langue qu’ils ont en commun. « J’avais remarqué que quand je m’adressais à lui dans sa langue maternelle, il m’écoutait mieux et était plus calme ». Convoquée par la directrice, elle est sommée d’abandonner l’arabe au profit du français. « J’étais sonnée et je ne comprenais pas car, dans la même classe, on trouvait formidable qu’un couple de parents italo-espagnol fasse usage de leurs langues d’origine », témoigne-t-elle.

Une hiérarchisation, consciente ou non, des langues

Elle ne sera pas la seule à relever cette hiérarchisation des langues (conscientes ou non), les multiples formes qu’elle revêt et ses conséquences souvent désastreuses. Ainsi, le livre compile un grand nombre d’exemples, recueillis par Philippe Blanchet au fil de ses recherches, pour sensibiliser le lecteur à ces pratiques qui excluent ou stigmatisent : moqueries à l’encontre de l’accent d’Eva Joly lorsque la députée européenne se présenta aux élections, mépris des langues africaines ravalées au rang de dialecte ou de patois, refus de louer un appartement à un étudiant en raison de son niveau de français, etc.

« Le système éducatif français porte une lourde responsabilité, dans la façon dont les gens sont éduqués à imaginer les langues », estime Philippe Blanchet qui évoque l’ancienne interdiction de parler les langues régionales dans les cours d’école ou encore rappelle que les parents immigrés étaient incités à parler français avec leurs enfants au prétexte que le plurilinguisme serait un frein à l’apprentissage de la langue. Croyance largement démentie entre temps, par nombre d’études. Il semblerait bien au contraire que le plurilinguisme soit un atout, à condition de bien maîtriser sa langue maternelle. (Voir notamment les travaux de la pédopsychiatre Marie-Rose Moro).

Une francophonie plurielle et plurilingue

Pour mettre en avant un enseignement vivant d’une langue et surtout qui n’entame pas la motivation de l’élève, Philippe Blanchet a recours à la métaphore automobile. « Quand on apprend à conduire, on ne commence pas par se plonger dans un manuel de mécanique. D’abord on se sert de la voiture. Il se peut qu’on cale, qu’on redémarre, etc. mais on a le droit de toucher le volant. Une langue, c’est pareil ! », explique-t-il en s’élevant contre les interventions qui visent à dévaloriser ou dévaluer l’expression ou le langage de l’apprenant. Ainsi, lors de l’évaluation des mémoires de ses étudiants francophones plurilingues, il dit accepter « les formes et usages divers et particuliers propres à ces francophones pluriels », avec toutefois la condition que ces formes «ne posent pas de problèmes d’ intercompréhension ».

Les langues n’existent pas sans les personnes qui les parlent…

Selon Philippe Blanchet, la capacité linguistique est au cœur de la vie et de l’organisation en société des « homo loquens » et les langues indissociables de l’usage que l’on en fait. Il serait, d’après lui, nécessaire de replacer la linguistique dans la vie de la cité, car les langues auraient trop souvent été étudiées comme des objets sans interactions sociales. Son objectif est ainsi, dans un premier temps, de « proposer une conception des langues et des pratiques linguistiques qui permette d’en saisir les dimensions humaines, sociales, éthiques et politiques. »

Glottophobie

Il pointe, dans un second temps, les enjeux de domination et de pouvoir liés à la langue : aux dominants d’instaurer les normes et de faire perdurer la langue qui sert le mieux leurs intérêts… Aux autres de la subvertir. Ainsi, il note que « les romanciers francophones issus d’anciennes colonies françaises ou de régions françaises ayant subi une colonisation linguistiques et culturelles se sont appropriés le français en en subvertissant les normes littéraires et linguistiques par irruption de formes venues de leurs autres langues et de leurs autres cultures. » Et on les en remercie…

La France glottomaniaque ?

Le système de majoration de la langue dominante au détriment des autres constituerait un cercle vicieux : « la glottophobie implique une glottophilie (attachement très fort à une et parfois plusieurs variétés linguistiques) qui conduit souvent à une véritable glottomanie », dont la forme principale serait le purisme… La France aurait-elle plus que d’autres un penchant glottomaniaque ? Les observations moqueuses de Virginia Woolf, citée dans « Rire ou ne pas rire » (Edition de la Différence) peuvent sans doute donner un début de réponse à cette question :

« En Angleterre, pas un relecteur d’épreuves n’oserait laisser passer dans une traduction de Racine le genre d’erreurs que nous tolérons chaque fois que Shakespeare est cité en français. Toutefois, il y a un certain charme à cette arrogance de l’inculture française qui part du principe que toutes les langues, sauf une, sont de vils dialectes parlés par des sauvages ».

Accueillir ces « vils dialectes parlés par des sauvages » au sein de notre langue, ce à quoi s’emploie la traduction, est encore la plus belle façon de faire du français « l’auberge du lointain* », et la meilleure arme dressée contre la glottophobie.

* La Traduction et la lettre ou l’Auberge du lointain d’Antoine Berman (Seuil, 1991)

V.WOOLF

 

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Les Prépondérants à l’EMI

Hédi Kaddour est venu présenter à l’Ecole des Métiers de l’Information son dernier roman Les Prépondérants (La Blanche, Gallimard), grand prix de l’Académie française, prix Jean Freustié et prix des lecteurs Gallimard 2015. 

Hédi Kaddour

Hédi Kaddour à l’Ecole des Métiers de l’Information

Enseignant de stylistique à l’Emi depuis les débuts du centre de formation aux métiers du journalisme, de la photo, du graphisme et de l’édition, Hédi Kaddour a répondu aux questions des anciens et nouveaux stagiaires et lu quelques passages de ce « roman-monde » pour lequel il dit avoir cherché  « une langue capable d’accueillir toutes les autres« .

Si le livre n’a finalement pas gardé les trois épigraphes prévues, en anglais, arabe et français, il reste traversé par le multilinguisme de la bourgeoisie maghrébine des années 20, élevée dans les trois langues. « Face au multilinguisme, les Français demeurent toujours un peu provinciaux« , déplore Hédi Kaddour qui a enseigné une douzaine d’années au Maroc et a également traduit des textes de l’allemand (Ingeborg Bachmann, Peter Huchel, Johannes Bobrowski ou encore Alfred Brendel) pour diverses revues.

Pour donner à entendre cette langue cosmopolite, l’auteur né à Tunis, a choisi de conserver nombre d’expressions en VO  : en arabe classique ou dialectal, mais aussi en anglais américain, en allemand et même en alsacien… Ce dernier  fournit une des scènes les plus drôles du roman, car Hédi Kaddour reconnaît « écrire aussi pour se marrer« , ce dont ses fidèles-lecteurs, sensibles à sa traque de « l’adverbe inutile » et « l’adjectif attendu »  lui sont « infiniment reconnaissants »…

 » Raouf s’était levé, comme pour se dégourdir les jambes, il avait fini par s’approcher de l’homme, l’avait salué, en marquant la bonne dose de respect : « Puis-je vous demander… » L’homme était affable, du bout de son porte-plume il avait montré la feuille sur laquelle il travaillait, Raouf l’avait entendu dire : « Je suis le et mèn’che. » Il n’avait pas compris, il hésitait, faire celui qui a compris ? et attendre d’en savoir plus ? il avait souvent fait cela à l’école, ou alors redemander, platement ? il demanda ce que voulait dire mèn’che, un mot allemand dans une administration française, le fonctionnaire consentit à traduire : « L’homme des et. » Raouf avait les yeux sur la feuille, il ne comprenait toujours pas, prenait un air entendu, l’homme ajouta : « Comme ça ! » Et la plume traça un accent aigu sur le premier e du mot République, l’homme se redressa, contempla son travail, il se pencha, mit un autre accent sur la dernière lettre de Liberté, releva les yeux vers Raouf, « les Allemands, n’ont pas nos accents », c’était son travail, poser à la plume les accents graves, aigus et circonflexes sur toutes les voyelles françaises qui en avaient besoin. « Et il y a aussi les cédilles ! »
Devant l’air éberlué de Raouf, l’homme avait ajouté : « Il faut que vous sachiez, la majeure partie de nos machines à écrire sont encore allemandes, c’est par les Allemands que nous avons connu beaucoup de choses modernes, ils sont restés près d’un demi-siècle et, il faut bien le dire (l’homme avait baissé la voix) les machines allemandes sont meilleures, le seul défaut c’est l’absence des voyelles accentuées françaises, de nos chères voyelles accentuées… alors je suis “l’homme des é”, le é Mensch comme on dit en alsacien. » Il dit aussi que plus personne n’avait le droit de parler alsacien dans l’Administration, pour les Français c’était du boche, oui, il mettait tous les accents sur tous les documents, sa tâche était officielle, elle était répertoriée dans la liste des postes de la nouvelle fonction publique. « Et croyez-moi, c’est une tâche importante, chaque fois que je mets un accent, j’aide au retour de notre chère Alsace dans le giron de la mère patrie ! »

Pour donner à entendre cette langue cosmopolite, l’auteur né à Tunis, a choisi de conserver nombre d’expressions en VO  : en arabe classique ou dialectal, mais aussi en anglais américain, en allemand et même en alsacien… Ce dernier  fournit une des scènes les plus drôles du roman, car Hédi Kaddour reconnaît « écrire aussi pour se marrer« , ce dont ses fidèles-lecteurs, sensibles à sa traque de « l’adverbe inutile » et « l’adjectif attendu »  lui sont « infiniment reconnaissants »…

Les  Prépondérants sera traduit prochainement, aux USA en anglais (Yale UP), en allemand (Aufbau Verlag), en portugais (Porto editora), en néerlandais (De Geus), en tchèque (Garamond) et en arabe (Dar Ninawa), pour cette dernière édition, par la traductrice syrienne Bouchra Abou Kassem.

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Sophie Hofnung, de l’édition à la traduction

Lauréate du Prix de traduction Pierre-François Caillé 2015, Sophie Hofnung revient sur le parcours qui l’a menée de son travail dans l’édition au métier de traductrice littéraire. Elle évoque sa rencontre avec la langue espagnole, son goût pour la littérature jeunesse, la formation reçue à l’Ecole de traduction littéraire où elle est actuellement stagiaire… et l’écriture à la fois sensuelle et épurée d’Inés Garland.

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Sophie Hofnung © Fabiola Rodríguez López

Elle porte un nom à consonance germanique, celui de son mari, mais c’est de l’espagnol que Sophie Hofnung traduit depuis qu’elle a décidé de franchir le pas et de consacrer une partie de son activité professionnelle à la traduction littéraire.

« Pur produit de l’édition », comme elle se définit elle-même, Sophie Hofnung débute sa carrière à 22 ans par un stage aux éditions Métailié après des classes prépas, puis des études de lettres et d’histoire. Pendant trois ans, elle y apprend le métier d’assistante d’édition, avec déjà une forte inclinaison pour les littératures d’Amérique latine. Elle participe ensuite à l’aventure de Lonely Planet alors que l’équipe du célèbre guide de voyage ne comprend encore que quelques personnes en France. « Il s’agissait de traduire et d’éditer des textes à partir de l’anglais. Ce travail d’adaptation, en particulier des contenus culturels, rédigés par des anglophones pour un public francophone, a été très formateur, estime-t-elle, Par ailleurs je m’occupais des titres touchant les domaines hispaniques dès que cela se présentait. »

« J’ai fait le chemin à rebours, de l’édition vers la traduction »

Quelques années plus tard, elle rejoint l’Ecole des loisirs, où elle trouve à exprimer son goût pour la littérature jeunesse. « Défendre la qualité des livres et de la littérature pour les enfants et les adolescents était à l’époque une position presque militante », explique Sophie Hofnung, mère de trois enfants – dont elle recueillait les impressions de lecture. Au sein des collections de romans dirigées par Geneviève Brisac, elle intervient à chaque étape du travail éditorial (préparation de copie, révision, correction…) en coordination étroite avec les auteurs et les traducteurs, « jamais derrière leur dos », précise-t-elle. « J’ai en quelque sorte fait le chemin à rebours et suis passée de la réception des textes à la traduction elle-même », dit-elle, consciente que les compétences acquises lui permettent à présent d’aborder le métier de traductrice avec un précieux bagage.

« Je n’ai pas suivi d’études de langues et n’ai aucune ascendance espagnole. Mon coup de foudre pour cette langue remonte à mon entrée au lycée, ce fut une révélation fulgurante », se souvient-elle, avec une gratitude restée intacte pour sa professeure de seconde qui avait « l’intelligence de leur apprendre l’espagnol à travers la littérature et des textes historiques et politiques ». Dès les premiers cours, elle relègue l’anglais et opte pour l’espagnol en première langue vivante. Ses lectures et ses nombreux voyages en Espagne et en Amérique latine – Mexique, Argentine, Chili… – feront le reste. Elle se prend de passion pour les gens, les cultures, les couleurs, et les littératures latino américaines.

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Un roman d’apprentissage, avec la dictature argentine en toile de fond

En 2012, elle commence à chercher des textes, une amie lui fait découvrir Una habitación en Babel  d’Eliacer Cansino, qui deviendra Les Enfants de Babel en français. Coup de cœur pour cette histoire d’immigration écrite par un auteur espagnol, également professeur de philosophie. Elle propose le texte à l’éditrice Geneviève Brisac qui décide de le publier. Ce sera sa première traduction (le roman sera finaliste du prix Sorcières 2014). Puis, la directrice des droits étrangers de l’Ecole des loisirs, lui recommande de la part de l’éditrice allemande du roman, la lecture de Piedra, papel o tijera d’Inés Garland (Pierre contre ciseaux). Celui-ci recevra en Allemagne, sous le titre Wie ein unsichtbares Band, le prestigieux prix de littérature jeunesse. Quelques temps plus tard Sophie Hofnung se rend à un atelier de traduction international « Traduire l’imagination » à Buenos Aires. Elle en ramène une dizaine de livres dont Pierre contre ciseaux, séduite par ce roman d’apprentissage qui raconte l’éveil à l’amour, mais aussi à la réalité sociale, de la jeune Alma, au moment du coup d’État et de l’instauration de la dictature en Argentine. Ce sera sa troisième traduction. Débute alors une course contre la montre. Les droits du roman, lu en septembre, sont acquis dans la foulée, et l’auteure est conviée au Salon du livre de Paris en mars 2014 dont le pays invité d’honneur est l’Argentine… (Vidéo de la rencontre organisée par la Bnf en mars 2014 avec Inés Garland)

Un livre traduit avec les cinq sens

Sophie Hofnung tente de se ménager des temps continus de traduction pour pouvoir s’immerger dans le texte et « mettre en route la machine ». « Si je peux m’isoler quatre jours, sans interruption, je suis dix fois plus efficace. Les petits bouts sont mortels, on perd la cohérence du texte », confie-t-elle. Elle se plonge donc dans ce roman dont le fleuve est un des personnages, avec ses crues, sa boue, sa couleur, ses odeurs. Elle regarde des vidéos des années 70 pour visualiser le delta du Tigre à cette époque. « C’est un livre traduit avec les cinq sens », explique-t-elle, revenant sur le style de l’auteure dont les descriptions ne s’accompagnent jamais de commentaires. « Dans une langue précise et ciselée, Inés Garland parvient à décrire, par touches délicates, le monde sensible qui entoure ses personnages aussi bien qu’à sonder leur âme et leurs émotions». Avec une extrême sobriété, l’auteur fait ainsi renaître les brûlantes sensations qui traversent l’adolescence, sa sensualité à fleur de peau. « La scène où Marito effleure la joue d’Alma dans l’eau est bien plus forte que celle de sa défloration », observe la traductrice qui avoue avoir dû résister à la tentation de « se laisser embarquer par la puissance de l’effet produit » et s’être contrainte à « obtenir bien sûr les mêmes effets avec la même économie de moyens. »

Félicitations d’Inés Garland à sa traductrice

Ce n’est qu’en fin de traduction que Sophie Hofnung prend contact avec l’auteure, car, observe-t-elle, « beaucoup de problèmes se résolvent en cours de traduction ». De la même façon, elle ne regarde les interviews d’Inés Garland qu’une fois ce premier travail achevé ; elle découvre alors que certaines de ses intuitions sont justes. Ainsi, l’auteure raconte dans un entretien son appréhension, lorsque, adolescente, elle se baignait dans le fleuve et que ses parents la mettait en garde contre le danger des troncs immergés. Elle craignait, inconsciemment, que ce ne soient des corps… De la même façon, « le fleuve m’a habitée pendant toute la traduction. Je l’avais aussi investi de quelque chose de trouble, de menaçant. C’était en sous-texte », constate la traductrice.

Adapter les « Falcon » aux lecteurs français

« J’étais intimidée, car Inés Garland est elle-même traductrice (notamment de Lydia Davis. Ndr) et qu’elle parle parfaitement le français », poursuit Sophie Hofnung. Les échanges avec l’auteure sont aussitôt d’une grande pertinence et riches d’enseignement. Celle-ci autorise quelques adaptations nécessaires à la compréhension pour un lecteur français. Aux Falcon, que les lecteurs argentins identifient d’emblée comme les voitures des escadrons de la mort, sera ajoutée la précision du constructeur automobile, Ford Falcon, car le lecteur français risque d’avoir plus spontanément à l’esprit l’avion Falcon (du constructeur Dassault…). En revanche, la précision « couleur caractéristique » des bus de Buenos Aires sera refusée par l’auteure car, prévint-elle, « cela extériorise le point de vue d’Alma », or tout est vu à travers le regard de l’adolescente… « Sa vigilance extrême a été très bénéfique et très formatrice », se félicite Sophie Hofnung.

Le jury du prix Pierre-François Caillé composé de 14 traducteurs professionnels s’est dit, pour sa part, « particulièrement séduit par le travail de Sophie Hofnung, qui a très bien su rendre l’intensité des sentiments, une atmosphère politique très pesante, ainsi que la nature singulière du delta du Parana et la luxuriance de sa végétation ». Doté de 2 000 euros, ce prix est décerné depuis 1981 par la Société française des traducteurs (SFT) et l’Ecole supérieure d’interprètes et de traducteurs (Esit) et récompense chaque année un traducteur ayant à son actif au maximum trois ouvrages de fiction ou de non-fiction traduits et publiés. Forte de cette reconnaissance, Sophie Hofnung espère à présent avoir l’opportunité de traduire les nouvelles d’Inés Garland, « Des bijoux ! », assure-t-elle, pour lesquels l’auteure a reçu plusieurs prix. En 2016 paraîtra, en mars, un second livre d’Eliacer Cansino, OK, señor Foster, puis une nouvelle traduction, pour laquelle elle s’est essayée à un tout autre genre, un polar de l’auteur mexicain Antonio Malpica, ainsi qu’une BD de Juan Díaz Canales, Como viaja el agua, aux éditions Rue de Sèvres.

La « communauté des forgerons »

Arrivée à mi-parcours de sa formation de deux ans à l’Ecole de traduction littéraire du CNL-Asfored, Sophie Hofnung apprécie la stimulation et la richesse l’enseignement dispensé par ses pairs de renom, André Markowicz, Rosie Pinhas-Delpuech, Michel Volkovitch, etc. « Il est fascinant de découvrir la façon de s’emparer des textes, les méthodes de chacun, si diverses, mais qui toutes tendent vers le même objectif : cerner l’intention de l’auteur, restituer sa voix au texte, sa cohérence ». Lectrice, correctrice et assistante d’édition de métier pendant des années, elle remarque pourtant que « la traduction m’a réappris à lire. Lire pour traduire décuple la perception». Elle dit s’être ouverte à de nombreux questionnements au cours des ateliers, avoir beaucoup progressé et gagné en confiance auprès de cette « communauté de forgerons », selon l’expression utilisée lors de son intervention à l’ETL par le traducteur du portugais Dominique Nédellec, dont elle partage la conviction que « traduire est une belle façon d’aimer la vie ».

 

 

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« Une traduction est une lecture subjective d’une oeuvre », Santiago Artozqui

Avant la tenue des 32èmes Assises de la traduction à Arles du 6 au 8 novembre prochain, Santiago Artozqui, nouveau président de l’Association pour la Promotion de la Traduction Littéraire revient sur le rôle majeur des traducteurs qui « rendent la littérature universelle ». A la tête de l’association ATLAS depuis mars dernier, il entend multiplier toute l’année les manifestations dans les librairies, les bibliothèques et les établissements scolaires en vue de toucher un plus large public.

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Santiago Artozqui lors du Printemps de la traduction 2015

Comment envisagez-vous de poursuivre l’action de l’ATLAS ?

Je souhaiterais attirer l’attention du grand public sur l’importance culturelle de la traduction et sur le rôle essentiel joué par les traducteurs. On peut aimer un livre dans une traduction et ce même livre peut ne plus vous plaire dans une autre. Une traduction est une lecture subjective d’une œuvre, aussi ne devrait-on pas parler de la traduction de Tolstoï, par exemple, mais d’une traduction de Tolstoï…

C’est une problématique qui reste encore trop absente de la tête d’un grand nombre de lecteurs. Pourtant, si les traducteurs insistent pour que leur nom soit mentionné sur les couvertures, ce n’est pas par gloriole pour figurer à côté du nom de l’auteur, mais bien pour indiquer au lecteur de quelle lecture il s’agit. Un traducteur est un auteur de sa traduction.

Vous remettez par ailleurs en question la notion de fidélité à une œuvre  ?

Oui, la fidélité en traduction ne veut rien dire. Quelle fidélité ? Fidélité au son, au style, au rythme, à l’époque ?

Quelles nouvelles actions souhaitez-vous mettre en place pour toucher un plus large public ?

Mon objectif est de multiplier les manifestations en direction du public en y associant les bibliothèques ou les librairies comme se fut le cas lors du dernier Printemps de la traduction où une dizaine de rencontres ont eu lieu dans des librairies partenaires. Les traducteurs peuvent très bien parler des œuvres et des auteurs qu’ils ont traduits et, de manière générale, une fois que l’attention du public est éveillée sur le fait que ce sont les traducteurs qui rendent la littérature universelle, les gens ont envie de savoir qui ils sont et comment ils traduisent.

On a vu dernièrement l’intérêt suscité par le travail d’ Olivier Mannoni (Interviewé par France Info ci-dessous) qui est l’auteur d’une nouvelle traduction de Mein Kampf (à paraître chez Fayard en 2016).

 

 

Nous envisageons aussi de produire une série de vidéos de 2 à 3 mn, des petits films d’animation qui mettraient en lumière des problèmes de traduction très concrets, tirés de romans contemporains. Il est également prévu d’organiser des rencontres dans le milieu scolaire, en partenariat avec l’Eduction nationale. Enfin, les actes des Assises, jusqu’à présent édités en version papier, seront désormais en version numérique, ceci pour économiser des frais d’impression, mais je serais partisan de profiter de cette migration vers le numérique pour les rendre librement accessibles à tous.

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