Sophie Hofnung, de l’édition à la traduction

Lauréate du Prix de traduction Pierre-François Caillé 2015, Sophie Hofnung revient sur le parcours qui l’a menée de son travail dans l’édition au métier de traductrice littéraire. Elle évoque sa rencontre avec la langue espagnole, son goût pour la littérature jeunesse, la formation reçue à l’Ecole de traduction littéraire où elle est actuellement stagiaire… et l’écriture à la fois sensuelle et épurée d’Inés Garland.

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Sophie Hofnung © Fabiola Rodríguez López

Elle porte un nom à consonance germanique, celui de son mari, mais c’est de l’espagnol que Sophie Hofnung traduit depuis qu’elle a décidé de franchir le pas et de consacrer une partie de son activité professionnelle à la traduction littéraire.

« Pur produit de l’édition », comme elle se définit elle-même, Sophie Hofnung débute sa carrière à 22 ans par un stage aux éditions Métailié après des classes prépas, puis des études de lettres et d’histoire. Pendant trois ans, elle y apprend le métier d’assistante d’édition, avec déjà une forte inclinaison pour les littératures d’Amérique latine. Elle participe ensuite à l’aventure de Lonely Planet alors que l’équipe du célèbre guide de voyage ne comprend encore que quelques personnes en France. « Il s’agissait de traduire et d’éditer des textes à partir de l’anglais. Ce travail d’adaptation, en particulier des contenus culturels, rédigés par des anglophones pour un public francophone, a été très formateur, estime-t-elle, Par ailleurs je m’occupais des titres touchant les domaines hispaniques dès que cela se présentait. »

« J’ai fait le chemin à rebours, de l’édition vers la traduction »

Quelques années plus tard, elle rejoint l’Ecole des loisirs, où elle trouve à exprimer son goût pour la littérature jeunesse. « Défendre la qualité des livres et de la littérature pour les enfants et les adolescents était à l’époque une position presque militante », explique Sophie Hofnung, mère de trois enfants – dont elle recueillait les impressions de lecture. Au sein des collections de romans dirigées par Geneviève Brisac, elle intervient à chaque étape du travail éditorial (préparation de copie, révision, correction…) en coordination étroite avec les auteurs et les traducteurs, « jamais derrière leur dos », précise-t-elle. « J’ai en quelque sorte fait le chemin à rebours et suis passée de la réception des textes à la traduction elle-même », dit-elle, consciente que les compétences acquises lui permettent à présent d’aborder le métier de traductrice avec un précieux bagage.

« Je n’ai pas suivi d’études de langues et n’ai aucune ascendance espagnole. Mon coup de foudre pour cette langue remonte à mon entrée au lycée, ce fut une révélation fulgurante », se souvient-elle, avec une gratitude restée intacte pour sa professeure de seconde qui avait « l’intelligence de leur apprendre l’espagnol à travers la littérature et des textes historiques et politiques ». Dès les premiers cours, elle relègue l’anglais et opte pour l’espagnol en première langue vivante. Ses lectures et ses nombreux voyages en Espagne et en Amérique latine – Mexique, Argentine, Chili… – feront le reste. Elle se prend de passion pour les gens, les cultures, les couleurs, et les littératures latino américaines.

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Un roman d’apprentissage, avec la dictature argentine en toile de fond

En 2012, elle commence à chercher des textes, une amie lui fait découvrir Una habitación en Babel  d’Eliacer Cansino, qui deviendra Les Enfants de Babel en français. Coup de cœur pour cette histoire d’immigration écrite par un auteur espagnol, également professeur de philosophie. Elle propose le texte à l’éditrice Geneviève Brisac qui décide de le publier. Ce sera sa première traduction (le roman sera finaliste du prix Sorcières 2014). Puis, la directrice des droits étrangers de l’Ecole des loisirs, lui recommande de la part de l’éditrice allemande du roman, la lecture de Piedra, papel o tijera d’Inés Garland (Pierre contre ciseaux). Celui-ci recevra en Allemagne, sous le titre Wie ein unsichtbares Band, le prestigieux prix de littérature jeunesse. Quelques temps plus tard Sophie Hofnung se rend à un atelier de traduction international « Traduire l’imagination » à Buenos Aires. Elle en ramène une dizaine de livres dont Pierre contre ciseaux, séduite par ce roman d’apprentissage qui raconte l’éveil à l’amour, mais aussi à la réalité sociale, de la jeune Alma, au moment du coup d’État et de l’instauration de la dictature en Argentine. Ce sera sa troisième traduction. Débute alors une course contre la montre. Les droits du roman, lu en septembre, sont acquis dans la foulée, et l’auteure est conviée au Salon du livre de Paris en mars 2014 dont le pays invité d’honneur est l’Argentine… (Vidéo de la rencontre organisée par la Bnf en mars 2014 avec Inés Garland)

Un livre traduit avec les cinq sens

Sophie Hofnung tente de se ménager des temps continus de traduction pour pouvoir s’immerger dans le texte et « mettre en route la machine ». « Si je peux m’isoler quatre jours, sans interruption, je suis dix fois plus efficace. Les petits bouts sont mortels, on perd la cohérence du texte », confie-t-elle. Elle se plonge donc dans ce roman dont le fleuve est un des personnages, avec ses crues, sa boue, sa couleur, ses odeurs. Elle regarde des vidéos des années 70 pour visualiser le delta du Tigre à cette époque. « C’est un livre traduit avec les cinq sens », explique-t-elle, revenant sur le style de l’auteure dont les descriptions ne s’accompagnent jamais de commentaires. « Dans une langue précise et ciselée, Inés Garland parvient à décrire, par touches délicates, le monde sensible qui entoure ses personnages aussi bien qu’à sonder leur âme et leurs émotions». Avec une extrême sobriété, l’auteur fait ainsi renaître les brûlantes sensations qui traversent l’adolescence, sa sensualité à fleur de peau. « La scène où Marito effleure la joue d’Alma dans l’eau est bien plus forte que celle de sa défloration », observe la traductrice qui avoue avoir dû résister à la tentation de « se laisser embarquer par la puissance de l’effet produit » et s’être contrainte à « obtenir bien sûr les mêmes effets avec la même économie de moyens. »

Félicitations d’Inés Garland à sa traductrice

Ce n’est qu’en fin de traduction que Sophie Hofnung prend contact avec l’auteure, car, observe-t-elle, « beaucoup de problèmes se résolvent en cours de traduction ». De la même façon, elle ne regarde les interviews d’Inés Garland qu’une fois ce premier travail achevé ; elle découvre alors que certaines de ses intuitions sont justes. Ainsi, l’auteure raconte dans un entretien son appréhension, lorsque, adolescente, elle se baignait dans le fleuve et que ses parents la mettait en garde contre le danger des troncs immergés. Elle craignait, inconsciemment, que ce ne soient des corps… De la même façon, « le fleuve m’a habitée pendant toute la traduction. Je l’avais aussi investi de quelque chose de trouble, de menaçant. C’était en sous-texte », constate la traductrice.

Adapter les « Falcon » aux lecteurs français

« J’étais intimidée, car Inés Garland est elle-même traductrice (notamment de Lydia Davis. Ndr) et qu’elle parle parfaitement le français », poursuit Sophie Hofnung. Les échanges avec l’auteure sont aussitôt d’une grande pertinence et riches d’enseignement. Celle-ci autorise quelques adaptations nécessaires à la compréhension pour un lecteur français. Aux Falcon, que les lecteurs argentins identifient d’emblée comme les voitures des escadrons de la mort, sera ajoutée la précision du constructeur automobile, Ford Falcon, car le lecteur français risque d’avoir plus spontanément à l’esprit l’avion Falcon (du constructeur Dassault…). En revanche, la précision « couleur caractéristique » des bus de Buenos Aires sera refusée par l’auteure car, prévint-elle, « cela extériorise le point de vue d’Alma », or tout est vu à travers le regard de l’adolescente… « Sa vigilance extrême a été très bénéfique et très formatrice », se félicite Sophie Hofnung.

Le jury du prix Pierre-François Caillé composé de 14 traducteurs professionnels s’est dit, pour sa part, « particulièrement séduit par le travail de Sophie Hofnung, qui a très bien su rendre l’intensité des sentiments, une atmosphère politique très pesante, ainsi que la nature singulière du delta du Parana et la luxuriance de sa végétation ». Doté de 2 000 euros, ce prix est décerné depuis 1981 par la Société française des traducteurs (SFT) et l’Ecole supérieure d’interprètes et de traducteurs (Esit) et récompense chaque année un traducteur ayant à son actif au maximum trois ouvrages de fiction ou de non-fiction traduits et publiés. Forte de cette reconnaissance, Sophie Hofnung espère à présent avoir l’opportunité de traduire les nouvelles d’Inés Garland, « Des bijoux ! », assure-t-elle, pour lesquels l’auteure a reçu plusieurs prix. En 2016 paraîtra, en mars, un second livre d’Eliacer Cansino, OK, señor Foster, puis une nouvelle traduction, pour laquelle elle s’est essayée à un tout autre genre, un polar de l’auteur mexicain Antonio Malpica, ainsi qu’une BD de Juan Díaz Canales, Como viaja el agua, aux éditions Rue de Sèvres.

La « communauté des forgerons »

Arrivée à mi-parcours de sa formation de deux ans à l’Ecole de traduction littéraire du CNL-Asfored, Sophie Hofnung apprécie la stimulation et la richesse l’enseignement dispensé par ses pairs de renom, André Markowicz, Rosie Pinhas-Delpuech, Michel Volkovitch, etc. « Il est fascinant de découvrir la façon de s’emparer des textes, les méthodes de chacun, si diverses, mais qui toutes tendent vers le même objectif : cerner l’intention de l’auteur, restituer sa voix au texte, sa cohérence ». Lectrice, correctrice et assistante d’édition de métier pendant des années, elle remarque pourtant que « la traduction m’a réappris à lire. Lire pour traduire décuple la perception». Elle dit s’être ouverte à de nombreux questionnements au cours des ateliers, avoir beaucoup progressé et gagné en confiance auprès de cette « communauté de forgerons », selon l’expression utilisée lors de son intervention à l’ETL par le traducteur du portugais Dominique Nédellec, dont elle partage la conviction que « traduire est une belle façon d’aimer la vie ».

 

 

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« Une traduction est une lecture subjective d’une oeuvre », Santiago Artozqui

Avant la tenue des 32èmes Assises de la traduction à Arles du 6 au 8 novembre prochain, Santiago Artozqui, nouveau président de l’Association pour la Promotion de la Traduction Littéraire revient sur le rôle majeur des traducteurs qui « rendent la littérature universelle ». A la tête de l’association ATLAS depuis mars dernier, il entend multiplier toute l’année les manifestations dans les librairies, les bibliothèques et les établissements scolaires en vue de toucher un plus large public.

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Santiago Artozqui lors du Printemps de la traduction 2015

Comment envisagez-vous de poursuivre l’action de l’ATLAS ?

Je souhaiterais attirer l’attention du grand public sur l’importance culturelle de la traduction et sur le rôle essentiel joué par les traducteurs. On peut aimer un livre dans une traduction et ce même livre peut ne plus vous plaire dans une autre. Une traduction est une lecture subjective d’une œuvre, aussi ne devrait-on pas parler de la traduction de Tolstoï, par exemple, mais d’une traduction de Tolstoï…

C’est une problématique qui reste encore trop absente de la tête d’un grand nombre de lecteurs. Pourtant, si les traducteurs insistent pour que leur nom soit mentionné sur les couvertures, ce n’est pas par gloriole pour figurer à côté du nom de l’auteur, mais bien pour indiquer au lecteur de quelle lecture il s’agit. Un traducteur est un auteur de sa traduction.

Vous remettez par ailleurs en question la notion de fidélité à une œuvre  ?

Oui, la fidélité en traduction ne veut rien dire. Quelle fidélité ? Fidélité au son, au style, au rythme, à l’époque ?

Quelles nouvelles actions souhaitez-vous mettre en place pour toucher un plus large public ?

Mon objectif est de multiplier les manifestations en direction du public en y associant les bibliothèques ou les librairies comme se fut le cas lors du dernier Printemps de la traduction où une dizaine de rencontres ont eu lieu dans des librairies partenaires. Les traducteurs peuvent très bien parler des œuvres et des auteurs qu’ils ont traduits et, de manière générale, une fois que l’attention du public est éveillée sur le fait que ce sont les traducteurs qui rendent la littérature universelle, les gens ont envie de savoir qui ils sont et comment ils traduisent.

On a vu dernièrement l’intérêt suscité par le travail d’ Olivier Mannoni (Interviewé par France Info ci-dessous) qui est l’auteur d’une nouvelle traduction de Mein Kampf (à paraître chez Fayard en 2016).

 

 

Nous envisageons aussi de produire une série de vidéos de 2 à 3 mn, des petits films d’animation qui mettraient en lumière des problèmes de traduction très concrets, tirés de romans contemporains. Il est également prévu d’organiser des rencontres dans le milieu scolaire, en partenariat avec l’Eduction nationale. Enfin, les actes des Assises, jusqu’à présent édités en version papier, seront désormais en version numérique, ceci pour économiser des frais d’impression, mais je serais partisan de profiter de cette migration vers le numérique pour les rendre librement accessibles à tous.

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32èmes Assises de la traduction littéraire à Arles

La ville d’Arles et son fameux Collège International des Traducteurs Littéraires rassembleront du 6 au 8 novembre 2015 les traducteurs professionnels pour ce grand rendez-vous annuel organisé par l’ATLAS, Association pour la promotion de la Traduction Littéraire. Le thème central de la manifestation est la traduction des « voix de l’enfance », pas seulement dans la littérature jeunesse…

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Nathalie Castagné, Bernard Hœpffner et Aline Schulman évoqueront ces « Gavroches d’ailleurs » (Pinocchio de Carlo Collodi, Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, La vie du truand Don Pablos de Ségovie, vagabond exemplaire et modèle des filous de Francisco de Quevedo), Gil Ben Aych, Agnès Desarthe et Gaëlle Obiégly débatteront du thème « Ecrire une voix d’enfant » et une table ronde exceptionnelle portera sur la traduction du Petit Nicolas dans les langues de France.

Conférence inaugurale de Sylvie Germain 

Plusieurs personnalités du monde des lettres sont attendues, la romancière Sylvie Germain qui assurera la conférence inaugurale, Daniel Loayza  traducteur et conseiller artistique à l’Odéon – Théâtre de l’Europe à qui est laissée une carte blanche, mais aussi Heinz Wismann, philologue et auteur de Penser entre les langues qui interviendra en tant que témoin de ces 32e Assises et livrera le dimanche, en clôture de la manifestation, son regard sur ces trois jours d’actives réflexions et de rencontres autour de la traduction.

Avec à sa tête un nouveau président, Santiago Artozqui (lire son interview), l’association poursuit son ouverture à un plus large public, amateurs de littérature étrangère, des langues et des cultures. Les traditionnels « Croissants littéraires » se doublent désormais de « Croissants buissonniers » durant lesquels les participants partagent un livre traduit qui leur est cher, cette année en lien avec l’enfance.

Se glisser dans la peau d’un traducteur

Deux ateliers non-professionnels, en plus des huit ateliers de traduction (de l’allemand, anglais, espagnol, hongrois, italien norvégien, portugais, russe) offrent à tout un chacun de « se glisser dans la peau d’un traducteur professionnel ». Karine Reigner-Guerre, traductrice de l’anglais, accompagnera ces « Traducteurs d’un jour » dans leur tentative de traduire Harry Potter de J. K. Rowling, et Dominique Vittoz, traductrice de l’italien, proposera cette initiation à partir d’un extrait de Montedidio de Erri de Luca.

Ces ateliers se déroulent sur deux séances de deux heures. S’il vaut mieux assister aux premières (les 3 et 4 novembre) pour pouvoir préparer le texte, il n’est pas nécessaire de connaître les langues traduites pour y participer. Les précédents ateliers ayant connu un franc succès l’an passé, il est vivement recommandé de s’inscrire en remplissant ce bulletin.

Comme tous les ans, le Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles sera remis le jour de l’inauguration, ainsi que le prix du concours ATLAS-Junior qui met en lice une centaine lycéens de la région autour de la traduction de textes depuis plusieurs langues (anglais, allemand, espagnol, italien, provençal, arabe, et pour la première fois, chinois). Enfin, les Assises seront aussi l’occasion de découvrir le travail réalisé par les six stagiaires français et coréens en formation depuis le 1erseptembre au Collège des traducteurs, dans le cadre du programme de formation La Fabrique des traducteurs.

Une deuxième lecture de ces « Encres fraîches »  aura lieu le 10 novembre 2015 au Centre Culturel Coréen à Paris.

Programme et inscription aux 32èmes Assises et interview de Santiago Artozqui.

 

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Devenir Elèves de l’Ecole de Traduction Littéraire

Les candidatures pour la quatrième promotion de L’ETL du CNL-Asfored sont ouvertes jusqu’au 30 octobre 2015. Cette formation professionnelle multilingue sur deux ans s’adresse aux traducteurs débutants qui souhaitent perfectionner leur technique auprès de traducteurs chevronnés et parfaire leur connaissance des métiers du livres.

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Elèves de l’ETL au festival Vo-Vf 2015, la parole aux traducteurs à Gif-sur-Yvette “© Juliette Berny

Il reste encore quelques places pour intégrer la nouvelle promotion de l’ETL qui rassemble une quinzaine de stagiaires, traduisant depuis toutes les langues vers le français et ayant déjà une ou deux traductions publiées. La formation dure deux ans, à raison de deux samedis par mois, dans les locaux du CNL à Paris. Elle comprend des ateliers d’écriture et de traduction multilingue avec des traducteurs de renom et des rencontres avec des professionnels du monde de l’édition et de la chaîne du livre.

L’administration de ETL est désormais assurée par l’Asfored qui aide notamment à la constitution des dossiers Afdas. La formation est gratuite et les déplacements pris en charge, si les candidats remplissent les critères de l’organisme collecteur (9000 euros de droits d’auteur perçus au cours des trois dernières années).

Une forte professionnalisation

« Les candidats sont de plus en plus professionnalisés et nos stagiaires publient beaucoup cette année », constate son directeur, Olivier Mannoni. C’est le cas de Lionel Felchlin, élève de la troisième promotion, dont le livre La poste du Gothard ou les états d’âme d’une nation de l’auteur suisse allemand Peter von Matt (Editions Zoé) qu’il a traduit, sera présenté mercredi 21 octobre au CNL dans le cadre du cycle « Venue d’ailleurs » organisé par la Maison des écrivains et de la littérature.

Les élèves de l’ETL interviennent régulièrement pour faire découvrir les tourments et les plaisirs de la traduction littéraire. Après leur prestation réussie au salon du livre 2015, ils ont fait salle comble et conquis le public du Festival Vo-Vf, le monde en livre avec leurs jeux traductifs, répliques cinglantes et cinglées, phrases impossibles et autres défis.

Traduire du français en… français

Au cours du dernier atelier, samedi 10 octobre, Corinna Gepner, traductrice de l’allemand, avait abordé le thème « Le parti pris du traducteur ». Après une étude comparative de diverses traductions, les élèves ont eu la surprise de devoir traduire un texte français… en français. L’exercice a mis en avant de façon foudroyante les tentations –inconscientes- du traducteur de « forcer le texte ».

Beaucoup d’élèves ont noté au passage comment ils « mettaient en application toutes les contraintes que les éditeurs leur imposent » et supposé que, sans cette auto-discipline, « quelqu’un d’autre repasserait derrière ». « Si votre traduction est cohérente, il faut prendre le risque », les a convaincus Corinna Gepner.

Ce même jour, l’ETL entrait à l’Ecole Nationale Supérieure, avec laquelle un partenariat vient d’être signé. Les intervenants habituels (André Markowicz, Rosie Pinhas-Delpuech, Michel Volkovitch…) y assureront une dizaine d’ateliers pour « une approche de la traduction littéraire et du monde de l’édition » (Voir notreActuaLitté). La conférence inaugurale assurée par Olivier Mannoni avait pour titre : Traducteur, sur le métier.

Le Programme de la formation, les modalités d’inscription, le nom des intervenants, les compte-rendus des ateliers sont disponibles sur le site de l’ETL et pour toute demande de renseignements, contacter Marlène SERIN à l’Asfored au 01 45 88 04 31 ou par mail : etl-cnl@asfored.org

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Diane Meur, seule dans Berlin

La traductrice et auteure belge Diane Meur était l’invitée mardi 13 octobre du Centre Wallonie-Bruxelles, en compagnie de son éditrice Sabine Wespieser, pour parler de son dernier roman La carte des Mendelssohn, sélectionné pour le prix Femina 2015 et encensé par la presse et les libraires.

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Le dernier roman de Diane Meur (Editions Sabine Wespieser, 2015)

« Ce n’est surtout pas une biographie romancée des Mendelssohn », tient à préciser Diane Meur au public rassemblé pour ce Bistrot littéraire proposé par le Centre Wallonie-Bruxelles à l’heure du déjeuner. Pourtant, quelle riche matière pour un romancier que cette illustre famille Mendelssohn dont on découvre que le grand-père, Moses, philosophe juif éclairé installé à Berlin, fut considéré comme le « Socrate allemand » et qu’elle compta deux génies de la musique dans ses rangs, Felix « aussi prodigieux que le jeune Mozart, en mieux » et Fanny, pianiste virtuose, qui moururent tous deux précocement, à six mois d’intervalle…

Mais c’est Abraham Mendelssohn (1776-1835), piètre banquier qui aspirait à devenir artiste, fils de Moses et père des deux génies, « celui qui n’a rien fait de marquant », qui retient l’attention de l’auteure. Elle écrit :

 » Un jour pourtant, j’ai pensé à l’homme qui avait été le père du premier et le fils du second. Quel merveilleux sujet de roman, m’étais-je dit alors. Et quelle intéressante situation historique ! Etre le fils d’un philosophe des Lumières mort trois ans avant la Révolution française, être le père d’un compositeur romantique mort l’année précédant le Printemps des peuples, et de cette vie placée sous le signe de l’entre-deux –entre deux génies, entre deux dates charnières –, n’avoir rien fait, ou rien de marquant. Un roman sur le vide et sur les filiations « .

Il apparaît néanmoins rapidement à la romancière que ce « merveilleux sujet » ne sera pas celui du livre, mais bien plutôt que le sujet est en sera le récit de sa propre création, avec comme personnage principal, l’auteure elle-même confrontée à cette entreprise vertigineuse dans laquelle elle craint de se perdre. Diane Meur parsème son récit, par ailleurs d’une époustouflante érudition, de ses questionnements sur son propre travail de recherche et d’écriture, livre avec un humour délicieux ses moments de doute ou d’enchantement, suscitant chez le lecteur une complicité bienveillante et l’envie de l’accompagner jusqu’au bout de sa création.

Une carte géographique et généalogique du « Mendelssohn Komplex »

Ainsi, prise de vertige devant la foisonnante documentation et les ramifications tentaculaires de ce qu’elle nomme entre temps le « Mendelssohn Komplex », elle décide d’établir une carte géographique et généalogique de la famille. Armée de colle et de ciseaux, elle confectionne une carte du monde mendelssohnien, avec codes-couleurs pour les pays, les religions, les métiers, etc. qu’elle déplie le jour sur la table de la salle à manger et replie le soir à l’heure du repas. « J’ai confiance en son audace, en sa capacité à inventer des formes », commente son éditrice Sabine Wespieser qui a reproduit sur le site de la maison d’édition la fameusecarte, laquelle figure aussi en supplément du livre numérique.

« Je voulais avoir tout sous les yeux, pour voir s’il y avait des lois générales », explique Diane Meur qui arrive à la conclusion que « tout est possible, nul destin n’est prédéfini ; les lignées ne sont pas des lignes de vie », une pensée ô combien libératrice et bien loin des obsessions identitaires de notre époque.  « Le fil rouge interroge cette manie de la généalogie et du communautarisme », poursuit Sabine Wespieser qui se dit par ailleurs très fière d’être un des personnages du roman de cette auteure qu’elle considère comme un pilier de sa maison d’édition et dont La vie de Mardochée de Löwenfels, écrite par lui-même fut le troisième livre de son catalogue.

Le Luther juif, traducteur de la bible hébraïque en allemand

Dans La carte des Mendelssohn, pour lequel Diane Meur a également eu recours à ses talents de traductrice, la plupart des sources n’étant pas traduites, elle rappelle, parmi les innombrables contributions du philosophe Moses Mendelssohn, que celui-ci, ami de Lessing, fut aussi le « Luther juif », auteur d’une traduction de la bible hébraïque en allemand. Ce projet lui valut les foudres du grand rabbin de Prague qui estimait que « notre Torah en est ravalée au rôle de servante, employée à répandre la langue allemande parmi nous ». Sur la traduction et ses enjeux….

Enfin, « l’écriture de ce roman fut aussi une façon de me réapproprier Berlin, un lieu très important pour les Mendelssohn », dit-elle, mais aussi une ville où elle avait accumulé durant les deux années qu’elle y passa une série de contrariétés, tracas, embûches dont elle dresse en cours de roman une liste impressionnante. « C’est trop beau pour être faux », commente Pierre Vandersteppen du Centre Wallonie-Bruxelles qui anime la rencontre. La lecture du passage provoque une série de fous rires dans la salle, alchimie magique de l’écriture, qui transforme en or la plus vilaine limaille, et victoire incontestable de la romancière sur les mesquineries de la vie.

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