2ème Printemps de la traduction avec Santiago Artozqui

Le deuxième Printemps de la traduction débute mercredi 25 mai avec une conférence de Tiphaine Samoyault à la Maison de la poésie, et se prolonge jusqu’au dimanche 29 mai avec des rencontres et des ateliers. Santiago Artozqui, président de l’Association pour la promotion de la traduction littéraire ATLAS, revient sur cet événement ouvert à tous qui vise à favoriser un dialogue entre les traducteurs et les lecteurs.

 

Printemps traduction

Comment s’organisent ces rencontres avec les traducteurs littéraires ?

Santiago Artozqui. Ces rencontres se déroulent du mercredi 25 mai au dimanche 29 mai, dans neuf librairies partenaires à Paris, à Montreuil et Gif-sur-Yvette, et nous espérons bien que ce n’est qu’un début ! En effet, notre but est de promouvoir la traduction auprès de ceux qui ne la connaissent pas, donc de toucher le public le plus large possible. Au cours de ces échanges, les traducteurs vont présenter le travail qu’ils ont fait sur des romans traduits de l’anglais, du portugais, du chinois, de l’espagnol, du russe, de l’italien… et répondre aux questions du public, tant sur le livre que sur leur métier.

En 2015, les traductions représentaient 17,7 % de la production éditoriale. Près d’un roman sur deux passe entre les mains d’un traducteur, mais encore peu de lecteurs ont conscience du fait que ce passage d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, est aussi un travail de création. Le livre est associé à son auteur, mais rarement à son traducteur. La traduction est pour ainsi dire occultée. Pourtant, une traduction est toujours une lecture, chaque traducteur aura la sienne, comme chaque musicien donnera sa propre interprétation d’une œuvre musicale ou chaque metteur en scène montera une pièce selon sa propre lecture.

Le tournoi de traduction est l’occasion de montrer combien les traductions peuvent varier en fonction de leur traducteur ?

Oui, c’est toujours la même idée que nous défendons : faire comprendre qu’on ne lit jamais « la » traduction d’une œuvre, mais simplement « une » traduction de celle-ci. Cette année, trois traducteurs présenteront leur version de poèmes tirés de Nom d’un chien d’André Alexis. Ce roman raconte l’histoire de 15 chiens à qui est donnée l’intelligence. L’un d’entre eux est poète, et compose des vers où sont cachés homophoniquement les noms de ses camarades canins. Par exemple, « Prince », qui dans la version anglaise est caché dans le vers « Jump, rinse : coat thick with soap », traduit par « Hop ! Rince ce pelage glissant de savon ». Le public est d’ailleurs invité à participer, les textes se trouvent sur le site, pour tous ceux qui veulent exercer leur imagination et partager leurs trouvailles avec la salle.

En quoi consistent les ateliers de traduction également ouverts à tous ?

L’atelier « Traducteur d’un jour » s’adresse à tous ceux qui souhaitent s’essayer à la traduction. Il aura lieu à la bibliothèque Oscar Wilde, dans le 20e, et portera sur une pièce de Tennessee Williams, La Ménagerie de verre. La traductrice qui l’animera, Isabelle Famchon, mettra l’accent sur les particularités de la traduction théâtrale, laquelle doit prendre en compte la mise en scène, les acteurs, etc. (ici la première scène en anglais).

Les ateliers de la journée du samedi à l’Hôtel de Massa sont plus particulièrement destinés aux professionnels, mais restent ouverts à tous. Outre l’anglais et l’allemand, trois ateliers aborderont la traduction de l’ancien et moyen français, le latin et le yiddish. C’est une première. D’ailleurs, je tiens à souligner qu’il n’est pas nécessaire de parler une langue pour s’inscrire à ces ateliers. Les participants reçoivent un mot à mot qui permet de comprendre le sens du texte, et constatent ainsi que c’est là que le véritable travail de traduction commence, quand il s’agit de rendre les subtilités, les références culturelles, le style, le rythme, le ton, la beauté…

La conférence de la journée de samedi, à l’Hôtel de Massa, est assurée par le philosophe Étienne Balibar. En quoi la traduction est-elle selon vous un acte politique ?

Traduire est un acte politique, parce que traduire implique de faire des choix, se positionner. Quand on choisit de traduire « riots » par « troubles », par « émeutes », par « révolte », par « désordres » ou par « insurrection », on ne donne pas la même lecture de l’événement que l’on rapporte. À partir d’un même texte source, on peut donc exprimer des ressentis très variés, et parfois même opposés, ce que tout journaliste sait pertinemment, d’ailleurs. Etienne Balibar intervient le samedi sur le thème « Guerre et traduction : deux concepts de politique », une réflexion sur les enjeux de la traduction… Car, oui, les enjeux de la traduction sont éminemment politiques ! 

Mais, nous reviendrons dimanche à ses aspects festifs et ludiques, avec le grand gala de clôture œno-poétique, accompagné d’un concert, de DJs et de quelques verres de bon vin, puisqu’aura également lieu la remise des prix du concours de traduction organisé par l’Union des traducteurs et non-traducteurs de Villié-Morgon, avec laquelle nous nous sommes associés pour l’occasion.

D’autres manifestations se développent autour de la traduction, comme le festival VO-VF, le monde en livres qui met aussi en lumière le rôle des traducteurs. Est-ce bon signe ?

Oui, les traducteurs sont de plus en plus souvent invités dans les festivals, les gens s’intéressent à leur savoir-faire, à leur connaissance des œuvres, les joutes remportent un véritable succès auprès du public, comme on l’a vu récemment au festival Quai du polar. Et puis, des revues mettent l’accent sur leur travail, par exemple la revue En attendant Nadeau, et d’autres aussi. Tout cela va dans le même sens et nous ravit, car, plus nous serons nombreux, plus les idées que nous souhaitons faire passer auront une chance de se diffuser.

Le programme

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Patrick Maurus, le traducteur géographe

Le rire de 17 personnes

Comment est née la collection Lettres coréennes à Actes Sud ?

Un ami, Raymond Jean, m’avait présenté à Hubert Nyssen en 1987. Je lui avais remis L’oiseau aux ailes d’Or de Yi Munyŏl, ma première traduction. Celui-ci m’avait alors dit : « C’est très bien, mais ce n’est pas un livre que je veux, c’est une collection ! ». À l’époque — Actes Sud n’avait que cinq ans d’âge —, c’était très gonflé de se lancer dans la littérature d’un pays « bizarre ». J’ai eu de la chance d’avoir tout de suite une très bonne presse. Par la suite, tous les critiques littéraires se sont battus pour savoir qui avait découvert la littérature coréenne, donc, on a continué à beaucoup en parler. Et puis, j’ai aussi eu la chance de me fâcher avec Michel Polac qui m’a reproché, après six ou sept ouvrages, d’avoir cessé de publier Yi Munyŏl, lequel était entre temps passé à l’extrême droite. Comme le traducteur est souvent accusé d’être le jumeau de son auteur, je ne voulais plus suivre. Mais, de manière générale, lorsque je publie un auteur, je ne sépare pas l’acte d’écrire et celui de traduire, j’ai le désir de publier l’œuvre entière. C’est comme une histoire d’amour, on ne part pas pour trois jours. J’espère pouvoir y arriver avec l’œuvre extraordinaire de Yi Ch’ˇongjun.

Au cours des cinquante dernières années, vous n’avez cessé de voyager entre les deux Corées et la France. Pouvez-vous revenir sur votre parcours et vos multiples activités ?

Mis bout à bout, j’ai passé 18 ans en Corée, mon plus bref passage a duré quatre heures (pour signer le contrat d’un film documentaire) et mon plus long séjour, cinq ans. J’ai d’abord été collégien à Séoul avec mes parents, puis j’ai fait un détour par la Chine, j’ai ensuite été enseignant à l’université de Séoul, j’ai travaillé pour diverses sociétés privées, été journaliste, puis conseiller culturel à l’ambassade et, à partir de 1995, professeur à l’Inalco, pendant 20 ans. Mais traduire est la seule chose que j’ai toujours faite. Je traduis un poème par jour et suis à présent un professeur heureux, sans copies à corriger. Je continue à donner des cours à Paris et à Pyongyang et à m’occuper de mes ex-étudiants que je vois quatre fois par semaine et qui publient sur mon site revuetangun.com.

En 2011, vous publiez le premier roman en provenance de Corée du Nord, Des Amis de Baek Nam Ryong qui remporte un grand succès de curiosité. Comment l’aviez-vous trouvé ?

Des Amis de Baek Nam Ryong avaient été publiés en Corée du Sud dans le cadre d’un programme de réconciliation. Il y a reçu un prix, mais n’a intéressé personne. Une des seules critiques parues débutait ainsi : « Je ne savais pas que l’on pouvait divorcer en Corée du Nord… » Il y a une grande méconnaissance et un désintérêt marqué au Sud pour le Nord, notamment chez la jeune génération pour laquelle il ne s’agit plus d’un pays divisé, mais de deux pays… Est-ce que la France connaît la littérature belge ? Je me suis servi du livre comme cheval de Troie, en sachant que je marchais sur des œufs. Mes collègues sud-coréens – professeurs, écrivains, traducteurs — m’ont encouragé à poursuivre. C’est une façon d’apporter ma petite part à une réunification qui ne peut advenir que par le biais de l’étranger. Mais, comme je le dis souvent, je ne suis que le ballon dans une partie de foot.

1er roman nord-coréen publié par Actes Sud en 2011

Comment a été accueillie en Corée du Nord la nouvelle de cette parution en France ?

C’était tout à la fois le retour de César triomphant à Rome et le procès de Moscou. Je suis devenu « le » traducteur en français de la littérature nord-coréenne. J’ai été invité et remercié partout, même dans les campagnes. Mais des bureaucrates réactionnaires n’ont pas apprécié qu’un objet d’une aussi grande force symbolique leur échappe. J’ai été convoqué et ai dû répondre pendant huit heures à leurs questions. Il m’était entre autres reproché d’y avoir évoqué l’exécution du ministre de la Culture, l’immense poète Im Hwa. Ils me reprochaient également la couverture, un tableau tronqué, où le grand leader Kim Il song n’apparaissait plus, car l’image était recadrée sur les travailleurs. Mais je n’étais pas directement concerné, il s’agissait d’un rapport de force entre un groupe de bureaucrates et le jeune leader, Kim Jong un qui avait décidé de la publication de ce livre au Sud… En France, il y a toujours des donneurs de leçon qui me disent que je suis utilisé, mais, si c’est pour ouvrir de telles portes, je suis content que l’on m’utilise ! Parler des droits de l’homme assis sur une chaise à Paris, non merci.  

En quoi le livre vous paraissait-il intéressant ?

J’avais rencontré l’auteur Baek Nam Ryong en 2009 à Pyongyang. Il avait été actif dans le mouvement littéraire « du 15 avril », initié par Kim Jong Il, qui prônait « moins d’héroïsme et plus de réalisme ». C’était le type d’auteurs que je cherchais. Le livre est tout à la fois d’une grande qualité littéraire, c’est un auteur qui sera encore lu dans 30 ans, et un roman qui ouvre une fenêtre sur le quotidien en RDPC. À travers l’histoire de cette cantatrice qui veut divorcer de son époux au motif qu’il n’est pas assez cultivé pour la comprendre, le juge chargé de l’affaire se pose des questions sur son propre couple, sur la valeur du mariage, l’éducation, la garde de l’enfant, etc. Sa réflexion nous amène très loin des clichés véhiculés sur le pays.

Vous êtes depuis 2012 professeur invité à l’université de Pyongyang, cela vous facilite-t-il l’accès à des textes ?

Oui, c’est une position prestigieuse, mais rien que le fait de parler la langue vous vaut le respect. Par ailleurs, tout ce que l’on fait en Corée du Nord sert à passer à l’activité suivante. Cela me permet surtout de rencontrer des gens, non pas pour faire des rapports à la CIA, mais pour travailler avec eux et obtenir des manuscrits originaux. J’attends de pouvoir travailler directement avec les éditeurs, pour le moment, je dois passer par l’Association des écrivains.

En quoi consiste l’anthologie des onze nouvelles nord-coréennes, Le Rire de 17 personnes, qui vient de paraître ?

J’ai cherché des auteurs des années 60-70-80, c’est-à-dire ceux de la génération que j’avais déjà traduite au Sud. Je voulais donner une vue plus large de la littérature nord-coréenne, car un seul auteur ne peut représenter toute une littérature. Il s’agit d’écrivains installés, mais pas officiels, ce ne sont pas des cousins du président. La publication de Baek Nam Ryong — et les droits d’auteur qu’il a touchés — a suscité beaucoup d’envie sur place, mais je ne prends que ce qui m’intéresse.

Aujourd’hui, nous voyons naître deux littératures de deux pays, et non plus celles d’un pays divisé, même si elles en conservent les marques. Avec Benoît Berthelier (co-traducteur, avec Kim Kyoung Sik, du Rire de 17 personnes), nous avons notamment recueilli des textes rares sur la famine pour un prochain volume intitulé L’esprit de Kanggye. Enfin, d’ici 2018, j’ai prévu de publier au moins quatre livres qui proviendront de la Corée du Sud, de la Corée du Nord, mais aussi de la communauté coréenne de Chine et de celle du Japon. Tous donneront des éclairages différents.

Les langues des deux Corées diffèrent-elles grandement ?

Les langues ont gardé le même squelette, mais la viande commence à changer. Les différences lexicales sont énormes. Le coréen du Sud est truffé d’américanismes, au Nord, la lourdeur du vocabulaire administratif est notable. Quand un texte du Nord est publié au Sud, c’est d’ailleurs avec un lexique. Le premier dictionnaire Nord et Sud-coréen, que je coordonne, paraîtra aux éditions Ellipses prochainement. Quand je traduis, j’essaie de faire passer ces particularités, donc, si la langue, dans sa traduction, présente des aspérités, c’est normal !

En tant que traducteur, vous êtes plus proche des principes de traduction de Henri Meschonic ou de Antoine Berman, lequel incitait à garder l’étrangeté dans le texte…

Je ne fais pas de la linguistique, mais de la littérature, donc je conserve les onomatopées, les coqs chantent kokili kokili et non-cocorico, j’adapte les proverbes et les métaphores, car en Corée, on n’est pas « fort comme un Turc », je conserve la typographie, par exemple les six points de suspension, car cela coréanise le texte gratuitement, j’essaie parfois de garder la syntaxe, en coréen, cause et conséquence sont placées avant la principale.

Vous attribuez une responsabilité immense aux traducteurs, pouvez vous l’expliquer ?

C’est une responsabilité énorme, car d’une part on fait prendre un risque financier à l’éditeur et d’autre part, on décide à la place de l’auteur de ce qu’il va dire en français. Plus avant, le traducteur est un « géographe », c’est-à-dire qu’il forme, ou déforme, les représentations du lecteur français en proposant ce qu’un pays dit de lui-même, ce que ses prosateurs disent de lui.

Vous émettez dans un article sur votre site revuetangun.com des réserves sur l’authenticité du récit La Dénonciation, présenté comme le premier manuscrit clandestin venu de la Corée du Nord. Pourquoi ?

J’ai des doutes. Prenons la 4e de couverture, on nous dit que le manuscrit a transité, « dissimulée dans des livres de propagande communiste », ceci dans l’unique but de susciter la peur, car on ne peut pas sortir de RDPC avec des livres. L’évasion racontée est improbable, je n’ai jamais vu de barque sur la côte ouest. Le héros est soi-disant désespéré de ne pouvoir entrer au Parti en raison de son origine de classe, mais personne ne se présente au Parti avec une origine de classe négative. Et quel Coréen du Nord peut imaginer un nourrisson effrayé par la vue d’un portrait de Marx à travers une fenêtre !

C’est une fiction…

Alors, qu’elle soit présentée comme telle et arrêtons de lire les autres comme des témoignages sociologiques ! Mais si le livre s’affichait comme un récit fictionnel, il n’aurait aucun lecteur. Il s’agit encore de donner à lire ce que l’on veut entendre de la RPDC.

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Le sur-titrage au théâtre, de la traduction à la régie titres

Dominique Hollier est intervenue auprès des stagiaires de l’Ecole de Traduction du CNL-Asfored pour parler du sur-titrage théâtral, un métier qui requière des compétences tant techniques qu’artistiques. Le « Guide du sur-titrage » est à présent en ligne sur le site de la Maison Antoine Vitez.

D.Hollier

Dominique Hollier, comédienne, traductrice et sur-titreuse

« Le sur-titrage est au carrefour de la technique, de l’artistique, de la traduction et du spectacle vivant » introduit Dominique Hollier, comédienne et traductrice de pièces de théâtre britanniques et américaines. S’il est courant de dire au théâtre que le traducteur de la pièce est le premier metteur en scène, en matière de sur-titrage, la mise en scène existe déjà. Les sur-titres doivent y trouver leur place, sans perturber la vue du spectacle. Au sur-titreur, donc, d’accompagner au mieux la dramaturgie, le rythme, le jeu des acteurs, leur débit, leur mouvement et surtout de rester d’une vigilance extrême en cas de modification du déroulé du spectacle en cours de représentation…

« Tous les spectacles ne sont pas calés à la seconde près comme ceux de Bob Wilson », observe Dominique Hollier, qui a notamment sur-titré Zinnias, the Life of Clementine Hunter, et personne n’est à l’abri d’un trou de mémoire ou d’une interversion des répliques. « On traduit du spectacle vivant, pas un texte écrit, et on surtitre en direct au fur et à mesure que les acteurs parlent », précise-t-elle. Si certains pensaient confier cette tâche à une machine, ce n’est pas encore d’actualité…

Traduction, découpage et topage

Le travail de sur-titrage se déroule en trois étapes principales : « Traduction », « rédaction et découpage », « régie ou topage ». Pour sa part, Dominique Hollier procède à un premier découpage du texte source, soit une segmentation du texte sous forme de « titres » qui apparaîtront de façon fugitive au moment où l’acteur prononcera sa réplique. Par analogie avec le cinéma, ces segments sont appelés aussi appelés « cartons ». Le sur-titreur s’appuie sur le texte de la pièce et une captation du spectacle, si elle existe. Jadis, lorsque la vidéo était moins développée, le traducteur en charge du sur-titrage se déplaçait dans le pays de création du spectacle pour le voir dans sa version originale.

Le découpage du texte source

« Ce premier découpage du texte source me donne une idée de la façon dont je vais traduire », explique Dominique Hollier qui rédige une première traduction, puis revient ensuite cent fois sur le métier pour peaufiner cette version initiale et surtout élaguer… Le texte est ainsi coupé et redécoupé afin de pouvoir respecter le format standard de deux lignes de 47 signes espaces compris, mais « tous les formats et tous les supports sont envisageables et cela peut varier beaucoup selon la nature du texte, du spectacle, et le souhait du metteur en scène », le but étant de rester le plus lisible possible. Il est ainsi recommandé de suivre la syntaxe et de ne pas inverser les segments de phrases pour aider la lecture du spectateur. Si un mot est similaire dans la langue source (par exemple « international » en anglais et en français »), il est judicieux de se caler dessus et que le carton apparaisse au moment où le mot est prononcé, ce qui a pour effet de rassurer le spectateur.

Un formatage contraignant

Ces fortes contraintes de formatage impliquent une concision extrême. Le recours à des astuces est fréquent et souvent indispensable : synonyme plus court, usage limité des « m » plus longs que les « i », etc. La mise en page du carton est également soignée pour être la plus agréable à l’œil et faciliter au mieux la lecture. Elle doit être esthétique et efficace. Celle-ci détermine en partie l’emplacement des césures. En matière de ponctuation, Dominique Hollier recommande de se limiter à l’indispensable, les virgules en fin de carton n’étant pas nécessaires pour la lecture, pas plus que les tirets avant chaque réplique, à moins que le locuteur ne change sur le même carton…

Les outils de sur-titrage

Une fois achevés le découpage et la traduction, le sur-titreur « entre » ses cartons dans un logiciel de sur-titrage, celui qu’elle utilise est « Torticoli », mais beaucoup d’établissements travaillent avec « Powerpoint », pourtant pas très adapté à cet usage, selon D. Hollier. L’outil informatique lui permet d’envoyer les sur-titres au moment propice ou d’introduire un noir, si nécessaire, pour que le carton ne reste pas affiché inutilement, ce qui déstabilise le spectateur. « L’avantage de Torticoli par rapport à d’autres logiciels est aussi de pouvoir faire défiler à l’aveugle, si l’acteur a un trou », commente d’expérience Dominique Hollier. Le sur-titreur s’assure, en s’entraînant avec la vidéo, que son découpage fonctionne, le reprend éventuellement à la marge, avant de le tester en direct. « Etre comédienne moi-même me permet d’avoir le sens du plateau, de l’énergie du jeu et d’être en phase avec le rythme du spectacle. On est un partenaire des acteurs », explique-t-elle.

L’envoi des titres ou topage

Le topage, c’est à dire l’envoi des titres en direct pendant la représentation, demande une concentration extrême, car non seulement le spectacle peut bouger, mais il convient d’être exactement « raccord » avec les acteurs : si l’on anticipe trop, on peut lui faire manquer un effet comique, par exemple, si on tarde, le spectateur est perdu… Les quelque 2 000 pressions par représentation (leur nombre varie bien entendu d’une pièce à une autre) pour envoyer les titres sont autant de moments de vigilance. « Je ne comprends pas que le régisseur titres se soit pas considéré de la même façon que le régisseur son ou lumière », déplore Dominique Hollier avant d’enchaîner sur la question de la rémunération.

Un stage de formation au sur-titrage à Seneffe

Le tarif recommandé, indiqué dans le Guide du sur-titrage, est une majoration de 30 % par feuillet de traduction pour le découpage et un cachet de 150 euros par représentation pour le topage, mais « la réalité sur le terrain est assez différente », reconnaît l’intervenante qui signale aussi un droit de suite, si la traduction et le découpage sont repris dans un autre lieu. Pourtant, la multiplication des spectacles internationaux et leur circulation partout dans le monde nécessitent une professionnalisation du métier. Peu de formations existent pour le moment, si ce n’est au Collège européen des traducteurs littéraires de Seneffe (Belgique) où a lieu chaque année en avril un stage de sur-titrage animé par Michel Bataillon et Pierre-Yves Diez (rédacteurs avec Laurent Muhleisen du guide).

De nombreuses techniques ont été utilisées pour intégrer au mieux le « titrage » d’un spectacle (défilement, bandeaux latéraux, double sur-titrage bilingue, panneaux graphiques, etc. ) et certaines sont encore à l’essai, comme les lunettes connectées qui font défiler le texte sur le verre… Enfin, le sur-titrage, conçu pour les sourds et les malentendants, avec l’indication du nom du personnage ou utilisation de codes couleurs, reste encore largement absent des salles de spectacle, limitant l’accès aux textes par la communauté sourde.

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Les discriminations fondées sur la langue ou « glottophobie »

Le rejet de l’autre en raison de sa langue ou de sa façon de parler a désormais un nom « la glottophobie », proposé par le sociolinguiste Philippe Blanchet. Venu présenter son essai à la librairie La Brèche (Paris XIIème), il est reparti avec un nouvelle brassée de témoignages de la glottophobie ambiante.

La Brèche

Rencontre à la librairie La Brèche (Paris XIIème)

« Les discriminations linguistiques sont ignorées, au double sens d’« inconnues » (on ne sait pas que ça existe, on ne les voit pas) et de « négligées » (on n’y accorde aucune attention quand on en voit)», constate Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’université de Rennes 2 en préambule de son ouvrage (Textuel, 2016). Désigné sous le terme de « glottophobie », ce type de discriminations courantes peut, précise-t-il, aussi bien porter sur la façon de parler une langue (avoir un accent ou une prononciation différente) que sur le fait de parler d’autres langues que « la langue attendue, imposée, survalorisée », à savoir la langue prescrite. Qui la prescrit, comment et pourquoi ? Philippe Blanchet aborde toutes ces questions, assurant qu’un autre monde (linguistique) est possible…

« Le racisme, ça commence par les oreilles », réagit une habitante du quartier lors de la rencontre à la librairie La Brèche. Assistante de vie scolaire, elle témoigne des difficultés qui ont été les siennes le jour où elle a parlé avec l’enfant handicapé dont elle a la charge en kabyle, langue qu’ils ont en commun. « J’avais remarqué que quand je m’adressais à lui dans sa langue maternelle, il m’écoutait mieux et était plus calme ». Convoquée par la directrice, elle est sommée d’abandonner l’arabe au profit du français. « J’étais sonnée et je ne comprenais pas car, dans la même classe, on trouvait formidable qu’un couple de parents italo-espagnol fasse usage de leurs langues d’origine », témoigne-t-elle.

Une hiérarchisation, consciente ou non, des langues

Elle ne sera pas la seule à relever cette hiérarchisation des langues (conscientes ou non), les multiples formes qu’elle revêt et ses conséquences souvent désastreuses. Ainsi, le livre compile un grand nombre d’exemples, recueillis par Philippe Blanchet au fil de ses recherches, pour sensibiliser le lecteur à ces pratiques qui excluent ou stigmatisent : moqueries à l’encontre de l’accent d’Eva Joly lorsque la députée européenne se présenta aux élections, mépris des langues africaines ravalées au rang de dialecte ou de patois, refus de louer un appartement à un étudiant en raison de son niveau de français, etc.

« Le système éducatif français porte une lourde responsabilité, dans la façon dont les gens sont éduqués à imaginer les langues », estime Philippe Blanchet qui évoque l’ancienne interdiction de parler les langues régionales dans les cours d’école ou encore rappelle que les parents immigrés étaient incités à parler français avec leurs enfants au prétexte que le plurilinguisme serait un frein à l’apprentissage de la langue. Croyance largement démentie entre temps, par nombre d’études. Il semblerait bien au contraire que le plurilinguisme soit un atout, à condition de bien maîtriser sa langue maternelle. (Voir notamment les travaux de la pédopsychiatre Marie-Rose Moro).

Une francophonie plurielle et plurilingue

Pour mettre en avant un enseignement vivant d’une langue et surtout qui n’entame pas la motivation de l’élève, Philippe Blanchet a recours à la métaphore automobile. « Quand on apprend à conduire, on ne commence pas par se plonger dans un manuel de mécanique. D’abord on se sert de la voiture. Il se peut qu’on cale, qu’on redémarre, etc. mais on a le droit de toucher le volant. Une langue, c’est pareil ! », explique-t-il en s’élevant contre les interventions qui visent à dévaloriser ou dévaluer l’expression ou le langage de l’apprenant. Ainsi, lors de l’évaluation des mémoires de ses étudiants francophones plurilingues, il dit accepter « les formes et usages divers et particuliers propres à ces francophones pluriels », avec toutefois la condition que ces formes «ne posent pas de problèmes d’ intercompréhension ».

Les langues n’existent pas sans les personnes qui les parlent…

Selon Philippe Blanchet, la capacité linguistique est au cœur de la vie et de l’organisation en société des « homo loquens » et les langues indissociables de l’usage que l’on en fait. Il serait, d’après lui, nécessaire de replacer la linguistique dans la vie de la cité, car les langues auraient trop souvent été étudiées comme des objets sans interactions sociales. Son objectif est ainsi, dans un premier temps, de « proposer une conception des langues et des pratiques linguistiques qui permette d’en saisir les dimensions humaines, sociales, éthiques et politiques. »

Glottophobie

Il pointe, dans un second temps, les enjeux de domination et de pouvoir liés à la langue : aux dominants d’instaurer les normes et de faire perdurer la langue qui sert le mieux leurs intérêts… Aux autres de la subvertir. Ainsi, il note que « les romanciers francophones issus d’anciennes colonies françaises ou de régions françaises ayant subi une colonisation linguistiques et culturelles se sont appropriés le français en en subvertissant les normes littéraires et linguistiques par irruption de formes venues de leurs autres langues et de leurs autres cultures. » Et on les en remercie…

La France glottomaniaque ?

Le système de majoration de la langue dominante au détriment des autres constituerait un cercle vicieux : « la glottophobie implique une glottophilie (attachement très fort à une et parfois plusieurs variétés linguistiques) qui conduit souvent à une véritable glottomanie », dont la forme principale serait le purisme… La France aurait-elle plus que d’autres un penchant glottomaniaque ? Les observations moqueuses de Virginia Woolf, citée dans « Rire ou ne pas rire » (Edition de la Différence) peuvent sans doute donner un début de réponse à cette question :

« En Angleterre, pas un relecteur d’épreuves n’oserait laisser passer dans une traduction de Racine le genre d’erreurs que nous tolérons chaque fois que Shakespeare est cité en français. Toutefois, il y a un certain charme à cette arrogance de l’inculture française qui part du principe que toutes les langues, sauf une, sont de vils dialectes parlés par des sauvages ».

Accueillir ces « vils dialectes parlés par des sauvages » au sein de notre langue, ce à quoi s’emploie la traduction, est encore la plus belle façon de faire du français « l’auberge du lointain* », et la meilleure arme dressée contre la glottophobie.

* La Traduction et la lettre ou l’Auberge du lointain d’Antoine Berman (Seuil, 1991)

V.WOOLF

 

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Les Prépondérants à l’EMI

Hédi Kaddour est venu présenter à l’Ecole des Métiers de l’Information son dernier roman Les Prépondérants (La Blanche, Gallimard), grand prix de l’Académie française, prix Jean Freustié et prix des lecteurs Gallimard 2015. 

Hédi Kaddour

Hédi Kaddour à l’Ecole des Métiers de l’Information

Enseignant de stylistique à l’Emi depuis les débuts du centre de formation aux métiers du journalisme, de la photo, du graphisme et de l’édition, Hédi Kaddour a répondu aux questions des anciens et nouveaux stagiaires et lu quelques passages de ce « roman-monde » pour lequel il dit avoir cherché  « une langue capable d’accueillir toutes les autres« .

Si le livre n’a finalement pas gardé les trois épigraphes prévues, en anglais, arabe et français, il reste traversé par le multilinguisme de la bourgeoisie maghrébine des années 20, élevée dans les trois langues. « Face au multilinguisme, les Français demeurent toujours un peu provinciaux« , déplore Hédi Kaddour qui a enseigné une douzaine d’années au Maroc et a également traduit des textes de l’allemand (Ingeborg Bachmann, Peter Huchel, Johannes Bobrowski ou encore Alfred Brendel) pour diverses revues.

Pour donner à entendre cette langue cosmopolite, l’auteur né à Tunis, a choisi de conserver nombre d’expressions en VO  : en arabe classique ou dialectal, mais aussi en anglais américain, en allemand et même en alsacien… Ce dernier  fournit une des scènes les plus drôles du roman, car Hédi Kaddour reconnaît « écrire aussi pour se marrer« , ce dont ses fidèles-lecteurs, sensibles à sa traque de « l’adverbe inutile » et « l’adjectif attendu »  lui sont « infiniment reconnaissants »…

 » Raouf s’était levé, comme pour se dégourdir les jambes, il avait fini par s’approcher de l’homme, l’avait salué, en marquant la bonne dose de respect : « Puis-je vous demander… » L’homme était affable, du bout de son porte-plume il avait montré la feuille sur laquelle il travaillait, Raouf l’avait entendu dire : « Je suis le et mèn’che. » Il n’avait pas compris, il hésitait, faire celui qui a compris ? et attendre d’en savoir plus ? il avait souvent fait cela à l’école, ou alors redemander, platement ? il demanda ce que voulait dire mèn’che, un mot allemand dans une administration française, le fonctionnaire consentit à traduire : « L’homme des et. » Raouf avait les yeux sur la feuille, il ne comprenait toujours pas, prenait un air entendu, l’homme ajouta : « Comme ça ! » Et la plume traça un accent aigu sur le premier e du mot République, l’homme se redressa, contempla son travail, il se pencha, mit un autre accent sur la dernière lettre de Liberté, releva les yeux vers Raouf, « les Allemands, n’ont pas nos accents », c’était son travail, poser à la plume les accents graves, aigus et circonflexes sur toutes les voyelles françaises qui en avaient besoin. « Et il y a aussi les cédilles ! »
Devant l’air éberlué de Raouf, l’homme avait ajouté : « Il faut que vous sachiez, la majeure partie de nos machines à écrire sont encore allemandes, c’est par les Allemands que nous avons connu beaucoup de choses modernes, ils sont restés près d’un demi-siècle et, il faut bien le dire (l’homme avait baissé la voix) les machines allemandes sont meilleures, le seul défaut c’est l’absence des voyelles accentuées françaises, de nos chères voyelles accentuées… alors je suis “l’homme des é”, le é Mensch comme on dit en alsacien. » Il dit aussi que plus personne n’avait le droit de parler alsacien dans l’Administration, pour les Français c’était du boche, oui, il mettait tous les accents sur tous les documents, sa tâche était officielle, elle était répertoriée dans la liste des postes de la nouvelle fonction publique. « Et croyez-moi, c’est une tâche importante, chaque fois que je mets un accent, j’aide au retour de notre chère Alsace dans le giron de la mère patrie ! »

Pour donner à entendre cette langue cosmopolite, l’auteur né à Tunis, a choisi de conserver nombre d’expressions en VO  : en arabe classique ou dialectal, mais aussi en anglais américain, en allemand et même en alsacien… Ce dernier  fournit une des scènes les plus drôles du roman, car Hédi Kaddour reconnaît « écrire aussi pour se marrer« , ce dont ses fidèles-lecteurs, sensibles à sa traque de « l’adverbe inutile » et « l’adjectif attendu »  lui sont « infiniment reconnaissants »…

Les  Prépondérants sera traduit prochainement, aux USA en anglais (Yale UP), en allemand (Aufbau Verlag), en portugais (Porto editora), en néerlandais (De Geus), en tchèque (Garamond) et en arabe (Dar Ninawa), pour cette dernière édition, par la traductrice syrienne Bouchra Abou Kassem.

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