Barbara Cassin, entre philosophie et traduction

Article rédigé par Guillaume Guivaudon, étudiant en Master 2 Communication Interculturelle et Traduction à l’ISIT, dans le cadre du projet de recherche appliquée mené avec le Festival Vo-Vf, le monde en livres – la parole aux traducteurs

« Il faut au moins deux langues pour savoir que l’on en parle une », voilà comment Barbara Cassin exprime sa passion pour ce qu’elle appelle le « parler entre les langues » et la traduction en général.

Barbara Cassin

Philologue, helléniste, germaniste, directrice de recherche au CNRS et lauréate du Grand Prix de philosophie, cette spécialiste de la rhétorique de la modernité se pose en grande figure des lettres et de la traduction en France. Sa relecture de l’histoire de la philosophie antique à la lumière de la sophistique lui a valu la reconnaissance de ses pairs et une renommée internationale. De ses traductions d’Aristote et de Parménide à ses études sur Kant, Freud ou Lacan, elle établit une relation entre la langue et l’être.

Née le 24 octobre 1947, Barbara Cassin étudie à Paris, au lycée Condorcet, avant d’obtenir sa maîtrise en philosophie puis son doctorat à La Sorbonne. Tout en étudiant, elle exerce occasionnellement le métier de traductrice. Elle travaille notamment à la traduction de La crise de la culture : huit exercices de pensée politique d’Hannah Arendt et Vies politiques de la même auteure. Elle a depuis traduit ou contribué à la traduction de nombreux ouvrages d’auteurs grecs ou allemands dont elle s’inspirera d’ailleurs pour développer sa propre philosophie.

Prenant appui sur des textes antiques qu’elle traduit ou retraduit, et nourrissant ainsi sa passion pour la philosophie et les langues, Barbara Cassin modifie la perception traditionnelle de l’Antiquité et celle des rapports entre Antiquité et Modernité.

« L’être n’est qu’un effet du dire. »

En 1995, elle publie L’Effet sophistique, ouvrage majeur de la pensée contemporaine autour de la logologie ou étude du discours. Sa réflexion la mène à retravailler une théorie selon laquelle l’être n’est qu’un effet du dire. Elle est l’auteure de plus de quinze ouvrages à titre personnel (Voir Hélène en toute femme, Derrière les grilles, Éloge de la traduction, etc) et en a co-écrit de nombreux autres sur des sujets aussi divers que la langue, la politique, la pensée ou la traduction.

Outre ses nombreuses participations à la traduction d’ouvrages philosophiques ou historiques, Barbara Cassin s’intéresse à la richesse et l’importance de la pluralité des langues au sein des relations diplomatiques et de la société en général.

À Pierre Martin Lamon, qui envisage l’existence d’une langue unique comme solution à l’incompréhension et l’hostilité dans un poème portant sur la tour de Babel, elle répond qu’il n’y a d’hostilité que dans la langue même. « Nous barbarisons quand nous refusons ce qui constitue l’autre comme autre. » dit-elle en ce sens dans L’archipel des idées. Elle explique ensuite que si la banalisation du mal passe bel et bien par la désignation de l’étranger comme un barbare, c’est bien la prétention d’une langue à l’universalité qui en est à l’origine ; une langue unique qui dénie à chaque langue maternelle ce qu’elle a d’intraduisible et en particulier son aspect performatif, aspect qui est à la base de chaque société. Cette langue maternelle, constituant simultanément chaque acte auquel elle se réfère, crée de fait la société dans laquelle nous évoluons.

Valoriser le multiculturalisme et les interactions entre les langues

Elle balaie donc l’existence d’une novlangue, qu’elle décrit comme un simple système de communication, un moyen d’atteindre la paix, vide de sens. Elle valorise au contraire le multiculturalisme et les interactions entre les langues. Voici, par exemple, comment elle parle d’un modèle de langue universelle développée dès 1987 et parlée par près de deux millions de personnes à travers le monde.

« L’Espéranto ne fonctionne pas, car c’est artificiel, insuffisant, sans épaisseur d’histoire ni de signifiant, sans auteurs et sans œuvres. L’Espéranto, aussi mort qu’une langue morte, n’est la langue maternelle de personne. » Aujourd’hui, elle consacre une grande partie de son temps à l’étude des liens entre le discours et la politique en Afrique. En 2017, elle a également créé et présidé l’association Maisons de la Sagesse – Traduire, qui vise à constituer un réseau d’actions centré autour de la traduction comme passerelle entre les cultures.

Commissaire de l’exposition « Après Babel, traduire », au Mucem de Marseille, de décembre 2016 -mars 2017, Barbara Cassin a également présidé, avec un collectif de 150 personnes, au dictionnaire « Philosopher en langues: les intraduisibles en traduction ».

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