Et si on relisait Mafalda ?

 

Le festival d’Angoulême se termine, et pendant ces quelques jours de mise à l’honneur de la bande-dessinée, les amateurs du genre auront eu l’occasion de découvrir pléthore de nouveaux auteurs, de nouvelles histoires, de nouveaux styles. Après la frénésie, peut-être le moment est-il venu de prendre un peu de recul, de s’installer dans son canapé avec une bonne tasse de thé, et pourquoi pas, de retourner aux fondamentaux. Au minimalisme. Un dessin simple, en noir et blanc, des strips de trois ou quatre cases… Et si on relisait Mafalda ?

Article rédigé par Louise Veyrès, étudiante en Master 2 Communication Interculturelle et Traduction à l’ISIT, dans le cadre du projet de recherche appliquée mené avec le Festival Vo-Vf, le monde en livres – la parole aux traducteurs

 

L’héroïne de l’auteur argentin Quino a fêté ses 50 ans il y a déjà quelques années, mais elle n’a pas pris une ride. Ce concentré de révolte et de remise en question du monde moderne a été traduit dans des dizaines de langues dont le français grâce à la traductrice Anne-Marie Meunier qui, à partir de 1971, a rendu accessible au public francophone une œuvre incontournable de la bande-dessinée argentine. Pour beaucoup qui ne se sont jamais réellement penchés sur les albums de Mafalda, celle-ci reste souvent associée à quelques strips étudiés en cours d’espagnol au collège. On en a souvent le souvenir flou d’une petite fille brune sarcastique avec un nœud dans les cheveux. Il serait dommage d’en rester là, tant l’univers de Mafalda est riche.

Avec elle, on découvre la société argentine des années 60 et 70. Les aventures de Mafalda sont profondément idéologiques, si l’on considère l’idéologie d’après la définition de la traductologue Marianne Lederer, à savoir une « […] sorte de vision du monde déterminée par les conditions socio-historiques de l’époque ». En ce qui concerne Mafalda, elle apparaît pour la première fois dans l’hebdomadaire Primera Plana alors qu’Arturo Illia, candidat de la Unión Cívica Radical del Pueblo vient d’être élu président en 1963, après la chute Juan Domingo Perón en 1955. De manière générale, c’est l’instabilité politique qui domine en Argentine à l’époque : les dictatures militaires et les régimes démocratiques se succèdent jusqu’au retour de Perón en 1973, alors que Quino et Mafalda tirent leur révérence. Mafalda est une enfant à la fois candide et très mature dont le regard sur le monde qui l’entoure révèle un questionnement permanent. Quino disait de son petit personnage : « La seule chose qu’elle sait vraiment, c’est qu’elle n’est pas d’accord. » Il aura fallu bien de l’endurance pour traduire plus d’un millier de planches si chargées de sens à travers des connotations, des métaphores et des jeux de mots variés :

Mafalda est incontestablement une héroïne engagée qui nécessitait qu’on retransmette fidèlement ses idées en français, par exemple son rejet des absurdités de la géopolitique internationale de l’époque. Le travail d’adaptation d’une aire culturelle à l’autre a été primordial, mais l’humour de Quino reposant en grande partie sur le « costumbrismo », à savoir l’utilisation de références nationales, certains gags restent parfois incompris du public français.

Ce strip traite ainsi de la fuite des cerveaux et d’une mesure d’austérité du gouvernement pour inciter la population à manger du porc plutôt que du bœuf, problématiques propres au contexte argentin de l’époque.

Si on doute parfois de la pertinence de certains choix de traduction comme quand en français, Mafalda efface le Moyen-Orient du globe pour régler les problèmes géopolitiques mondiaux alors qu’elle efface James Bond dans la version espagnole1, il faut reconnaître que le résultat est au rendez-vous. Qu’il s’agisse de l’économie, de la politique, ou de la place des femmes dans la société,  Mafalda reste pleinement d’actualité. Cette petite fille argentine n’est d’aucun bord politique. Elle ne fait que refléter les inquiétudes d’un monde complexe et c’est en cela qu’elle est universelle.

Ne laissez donc pas Mafalda dans un coin de votre bibliothèque. Entre La Saga de Grimr et Dans la combi de Thomas Pesquet, plongez ou replongez-vous dans les tribulations d’une bande de copains dans l’Argentine des années 60 et questionnez-vous avec eux sur le monde qui vous entoure.

Les demandes de clarification auprès de la maison d’édition restent sans réponse à ce jour.

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