Traduire pour les tout-petits et les ados

12 % de la littérature jeunesse (hors BD) éditée en 2015 sont des traductions, principalement de l’anglais*. Les traductrices Rose-Marie Vassallo et Alice Marchand interviendront lundi 5 décembre au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse pour évoquer la condition du traducteur de littérature jeunesse et battre en brèche l’idée farfelue que « traduire pour les petits est un jeu d’enfant ».

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Rock Addict de C.J. Skuse, traduit par Alice Marchand, couverture illustrée par Anne Simon (Gallimard Jeunesse, 2012, coll. Scripto)

« L’album ne nourrit pas son homme », premier constat sans appel de Rose-Marie Vassallo qui affiche près de 400 traductions à son CV, dont un bon nombre de livres pour les tout-petits, la copieuse saga des Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire (13 volumes), mais aussi des essais et des romans de littérature générale. Pour cette traductrice chevronnée, intervenante à l’École de Traduction Littéraire du CNL-Asfored et animatrice d’ateliers de traduction dans diverses formations professionnelles, la brièveté du texte ne rend en rien la traduction des livres pour enfants plus aisée que les traductions au long cours. Pourtant « l’enfantine » est souvent moins bien rémunérée au prétexte que les textes sont brefs et le vocabulaire basique, oui, mais les difficultés, innombrables, sont ailleurs, comme l’exposeront les deux traductrices durant cette table ronde.

« Plus cela a l’air facile, plus la tâche du traducteur est ardue », indique Rose-Marie Vassallo, aussi, difficile de vivre de la traduction des albums pour enfants qui demande « beaucoup de temps pour peu d’argent, comme la poésie ». Les difficultés sont du reste similaires, car faire simple est toujours très compliqué. Les mots les plus usuels ne recouvrent pas les mêmes champs sémantiques d’une langue à l’autre, les sens superposés sont multiples et le respect du rythme et de la musique demeure primordial, tant en poésie que dans les comptines.

« Plus un texte est bref, plus il est fragile en traduction »

La brièveté du texte, loin d’être un avantage, implique que chaque phrase soit ciselée et l’ensemble enlevé. « En fait, plus un texte est bref et plus il est fragile en traduction », poursuit Rose-Marie Vassallo qui dresse une liste des nombreux pièges posés aux traducteurs (les noms de personnages, de lieux, les jeux de mots, les dialectes, les sociolectes, les registres de langues, les référents culturels, le rapport texte-image, la contrainte d’espace, etc.) avant de dresser la liste, tout aussi longue, des avantages à traduire la littérature jeunesse. Du plaisir des trouvailles au partage d’un texte plus facile à donner à lire qu’un pavé de 600 pages.

Même plaisir revendiqué pour Alice Marchand, qui a traduit des ouvrages très différents de la BD à la poésie au roman pour adolescent et qui, après 20 ans de cette « gymnastique ardue », explique se trouver à chaque nouvelle traduction devant « un territoire vierge » et face à « des difficultés nouvelles ». Pas de routine au fil du temps, donc, mais l’acquisition d’un savoir-faire qui permet de repérer les difficultés qui sont autant de défis pour le traducteur.

Elle cite parmi les casse-têtes récurrents, en plus de ceux déjà relevés par sa consœur, celui de l’argot fréquemment utilisé dans les romans pour adolescents. « Même si j’interviewe régulièrement les ados sur leur langage à eux, j’emploie volontairement un argot légèrement désuet » explique-t-elle, ce qui est sans doute la meilleure façon de ne pas voir vieillir la traduction trop rapidement.

La Confrérie des infortunés traducteurs de Lemony Snicket

Autre satisfaction, l’extrême attention avec laquelle les livres sont lus par les jeunes lecteurs, auxquels aucun détail n’échappe. « Quand un enfant lit un livre, il lit tout, y compris le nom du traducteur », note Rose-Marie Vassallo qui fut extrêmement sollicitée par les fans de la saga des Orphelins Baudelaire, répondit à leurs nombreux courriers puis mails, et est encore en contact avec certains d’entre eux à présent âgés de 30-35 ans.

Alice Marchand © Isis Burke

Cette saga traduite dans 41 langues constitue le parfait exemple de toutes les difficultés que peut poser un texte fantaisiste, truffé de jeux de mots, de citations et de références (une page wiki est consacrée à leur recensement) et dont le traducteur ne peut prévoir l’évolution de l’histoire dans les tomes à venir. Pour faire face au défi de traduction, s’est ainsi créée la Confrérie des infortunés traducteurs de Lemony Snicket, un forum qui permettait aux traducteurs d’échanger entre eux et à ceux qui avaient un tome d’avance de prévenir leurs collègues des pièges à éviter. Celui des trois initiales mystérieuses, par exemple…

Cette histoire et tant d’autres histoires de traduction à découvrir lundi 5 décembre à 10h30 avec les deux traductrices.

Joute de traduction, à partir de 13 ans, au SLPJ

Un autre rendez-vous mettra en lumière toute la difficulté et le plaisir de traduire pour les enfants, la joute de traduction qui opposera Paola Appelius à Marie Hermet, sous l’arbitrage de Laurence Kiefé et Valérie Le Plouhinec de l’ATLF autour d’un texte inédit de Will Mabbit, vendredi 2 décembre à 13h à l’atelier Transbook. Les paris sont ouverts !

* Source statistiques SNE 2015-2016

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