Les discriminations fondées sur la langue ou « glottophobie »

Le rejet de l’autre en raison de sa langue ou de sa façon de parler a désormais un nom « la glottophobie », proposé par le sociolinguiste Philippe Blanchet. Venu présenter son essai à la librairie La Brèche (Paris XIIème), il est reparti avec un nouvelle brassée de témoignages de la glottophobie ambiante.

La Brèche

Rencontre à la librairie La Brèche (Paris XIIème)

« Les discriminations linguistiques sont ignorées, au double sens d’« inconnues » (on ne sait pas que ça existe, on ne les voit pas) et de « négligées » (on n’y accorde aucune attention quand on en voit)», constate Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’université de Rennes 2 en préambule de son ouvrage (Textuel, 2016). Désigné sous le terme de « glottophobie », ce type de discriminations courantes peut, précise-t-il, aussi bien porter sur la façon de parler une langue (avoir un accent ou une prononciation différente) que sur le fait de parler d’autres langues que « la langue attendue, imposée, survalorisée », à savoir la langue prescrite. Qui la prescrit, comment et pourquoi ? Philippe Blanchet aborde toutes ces questions, assurant qu’un autre monde (linguistique) est possible…

« Le racisme, ça commence par les oreilles », réagit une habitante du quartier lors de la rencontre à la librairie La Brèche. Assistante de vie scolaire, elle témoigne des difficultés qui ont été les siennes le jour où elle a parlé avec l’enfant handicapé dont elle a la charge en kabyle, langue qu’ils ont en commun. « J’avais remarqué que quand je m’adressais à lui dans sa langue maternelle, il m’écoutait mieux et était plus calme ». Convoquée par la directrice, elle est sommée d’abandonner l’arabe au profit du français. « J’étais sonnée et je ne comprenais pas car, dans la même classe, on trouvait formidable qu’un couple de parents italo-espagnol fasse usage de leurs langues d’origine », témoigne-t-elle.

Une hiérarchisation, consciente ou non, des langues

Elle ne sera pas la seule à relever cette hiérarchisation des langues (conscientes ou non), les multiples formes qu’elle revêt et ses conséquences souvent désastreuses. Ainsi, le livre compile un grand nombre d’exemples, recueillis par Philippe Blanchet au fil de ses recherches, pour sensibiliser le lecteur à ces pratiques qui excluent ou stigmatisent : moqueries à l’encontre de l’accent d’Eva Joly lorsque la députée européenne se présenta aux élections, mépris des langues africaines ravalées au rang de dialecte ou de patois, refus de louer un appartement à un étudiant en raison de son niveau de français, etc.

« Le système éducatif français porte une lourde responsabilité, dans la façon dont les gens sont éduqués à imaginer les langues », estime Philippe Blanchet qui évoque l’ancienne interdiction de parler les langues régionales dans les cours d’école ou encore rappelle que les parents immigrés étaient incités à parler français avec leurs enfants au prétexte que le plurilinguisme serait un frein à l’apprentissage de la langue. Croyance largement démentie entre temps, par nombre d’études. Il semblerait bien au contraire que le plurilinguisme soit un atout, à condition de bien maîtriser sa langue maternelle. (Voir notamment les travaux de la pédopsychiatre Marie-Rose Moro).

Une francophonie plurielle et plurilingue

Pour mettre en avant un enseignement vivant d’une langue et surtout qui n’entame pas la motivation de l’élève, Philippe Blanchet a recours à la métaphore automobile. « Quand on apprend à conduire, on ne commence pas par se plonger dans un manuel de mécanique. D’abord on se sert de la voiture. Il se peut qu’on cale, qu’on redémarre, etc. mais on a le droit de toucher le volant. Une langue, c’est pareil ! », explique-t-il en s’élevant contre les interventions qui visent à dévaloriser ou dévaluer l’expression ou le langage de l’apprenant. Ainsi, lors de l’évaluation des mémoires de ses étudiants francophones plurilingues, il dit accepter « les formes et usages divers et particuliers propres à ces francophones pluriels », avec toutefois la condition que ces formes «ne posent pas de problèmes d’ intercompréhension ».

Les langues n’existent pas sans les personnes qui les parlent…

Selon Philippe Blanchet, la capacité linguistique est au cœur de la vie et de l’organisation en société des « homo loquens » et les langues indissociables de l’usage que l’on en fait. Il serait, d’après lui, nécessaire de replacer la linguistique dans la vie de la cité, car les langues auraient trop souvent été étudiées comme des objets sans interactions sociales. Son objectif est ainsi, dans un premier temps, de « proposer une conception des langues et des pratiques linguistiques qui permette d’en saisir les dimensions humaines, sociales, éthiques et politiques. »

Glottophobie

Il pointe, dans un second temps, les enjeux de domination et de pouvoir liés à la langue : aux dominants d’instaurer les normes et de faire perdurer la langue qui sert le mieux leurs intérêts… Aux autres de la subvertir. Ainsi, il note que « les romanciers francophones issus d’anciennes colonies françaises ou de régions françaises ayant subi une colonisation linguistiques et culturelles se sont appropriés le français en en subvertissant les normes littéraires et linguistiques par irruption de formes venues de leurs autres langues et de leurs autres cultures. » Et on les en remercie…

La France glottomaniaque ?

Le système de majoration de la langue dominante au détriment des autres constituerait un cercle vicieux : « la glottophobie implique une glottophilie (attachement très fort à une et parfois plusieurs variétés linguistiques) qui conduit souvent à une véritable glottomanie », dont la forme principale serait le purisme… La France aurait-elle plus que d’autres un penchant glottomaniaque ? Les observations moqueuses de Virginia Woolf, citée dans « Rire ou ne pas rire » (Edition de la Différence) peuvent sans doute donner un début de réponse à cette question :

« En Angleterre, pas un relecteur d’épreuves n’oserait laisser passer dans une traduction de Racine le genre d’erreurs que nous tolérons chaque fois que Shakespeare est cité en français. Toutefois, il y a un certain charme à cette arrogance de l’inculture française qui part du principe que toutes les langues, sauf une, sont de vils dialectes parlés par des sauvages ».

Accueillir ces « vils dialectes parlés par des sauvages » au sein de notre langue, ce à quoi s’emploie la traduction, est encore la plus belle façon de faire du français « l’auberge du lointain* », et la meilleure arme dressée contre la glottophobie.

* La Traduction et la lettre ou l’Auberge du lointain d’Antoine Berman (Seuil, 1991)

V.WOOLF

 

Ce contenu a été publié dans Actualité, Auteurs, Editeurs, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.