Les Prépondérants à l’EMI

Hédi Kaddour est venu présenter à l’Ecole des Métiers de l’Information son dernier roman Les Prépondérants (La Blanche, Gallimard), grand prix de l’Académie française, prix Jean Freustié et prix des lecteurs Gallimard 2015. 

Hédi Kaddour

Hédi Kaddour à l’Ecole des Métiers de l’Information

Enseignant de stylistique à l’Emi depuis les débuts du centre de formation aux métiers du journalisme, de la photo, du graphisme et de l’édition, Hédi Kaddour a répondu aux questions des anciens et nouveaux stagiaires et lu quelques passages de ce « roman-monde » pour lequel il dit avoir cherché  « une langue capable d’accueillir toutes les autres« .

Si le livre n’a finalement pas gardé les trois épigraphes prévues, en anglais, arabe et français, il reste traversé par le multilinguisme de la bourgeoisie maghrébine des années 20, élevée dans les trois langues. « Face au multilinguisme, les Français demeurent toujours un peu provinciaux« , déplore Hédi Kaddour qui a enseigné une douzaine d’années au Maroc et a également traduit des textes de l’allemand (Ingeborg Bachmann, Peter Huchel, Johannes Bobrowski ou encore Alfred Brendel) pour diverses revues.

Pour donner à entendre cette langue cosmopolite, l’auteur né à Tunis, a choisi de conserver nombre d’expressions en VO  : en arabe classique ou dialectal, mais aussi en anglais américain, en allemand et même en alsacien… Ce dernier  fournit une des scènes les plus drôles du roman, car Hédi Kaddour reconnaît « écrire aussi pour se marrer« , ce dont ses fidèles-lecteurs, sensibles à sa traque de « l’adverbe inutile » et « l’adjectif attendu »  lui sont « infiniment reconnaissants »…

 » Raouf s’était levé, comme pour se dégourdir les jambes, il avait fini par s’approcher de l’homme, l’avait salué, en marquant la bonne dose de respect : « Puis-je vous demander… » L’homme était affable, du bout de son porte-plume il avait montré la feuille sur laquelle il travaillait, Raouf l’avait entendu dire : « Je suis le et mèn’che. » Il n’avait pas compris, il hésitait, faire celui qui a compris ? et attendre d’en savoir plus ? il avait souvent fait cela à l’école, ou alors redemander, platement ? il demanda ce que voulait dire mèn’che, un mot allemand dans une administration française, le fonctionnaire consentit à traduire : « L’homme des et. » Raouf avait les yeux sur la feuille, il ne comprenait toujours pas, prenait un air entendu, l’homme ajouta : « Comme ça ! » Et la plume traça un accent aigu sur le premier e du mot République, l’homme se redressa, contempla son travail, il se pencha, mit un autre accent sur la dernière lettre de Liberté, releva les yeux vers Raouf, « les Allemands, n’ont pas nos accents », c’était son travail, poser à la plume les accents graves, aigus et circonflexes sur toutes les voyelles françaises qui en avaient besoin. « Et il y a aussi les cédilles ! »
Devant l’air éberlué de Raouf, l’homme avait ajouté : « Il faut que vous sachiez, la majeure partie de nos machines à écrire sont encore allemandes, c’est par les Allemands que nous avons connu beaucoup de choses modernes, ils sont restés près d’un demi-siècle et, il faut bien le dire (l’homme avait baissé la voix) les machines allemandes sont meilleures, le seul défaut c’est l’absence des voyelles accentuées françaises, de nos chères voyelles accentuées… alors je suis “l’homme des é”, le é Mensch comme on dit en alsacien. » Il dit aussi que plus personne n’avait le droit de parler alsacien dans l’Administration, pour les Français c’était du boche, oui, il mettait tous les accents sur tous les documents, sa tâche était officielle, elle était répertoriée dans la liste des postes de la nouvelle fonction publique. « Et croyez-moi, c’est une tâche importante, chaque fois que je mets un accent, j’aide au retour de notre chère Alsace dans le giron de la mère patrie ! »

Pour donner à entendre cette langue cosmopolite, l’auteur né à Tunis, a choisi de conserver nombre d’expressions en VO  : en arabe classique ou dialectal, mais aussi en anglais américain, en allemand et même en alsacien… Ce dernier  fournit une des scènes les plus drôles du roman, car Hédi Kaddour reconnaît « écrire aussi pour se marrer« , ce dont ses fidèles-lecteurs, sensibles à sa traque de « l’adverbe inutile » et « l’adjectif attendu »  lui sont « infiniment reconnaissants »…

Les  Prépondérants sera traduit prochainement, aux USA en anglais (Yale UP), en allemand (Aufbau Verlag), en portugais (Porto editora), en néerlandais (De Geus), en tchèque (Garamond) et en arabe (Dar Ninawa), pour cette dernière édition, par la traductrice syrienne Bouchra Abou Kassem.

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