Sophie Hofnung, de l’édition à la traduction

Lauréate du Prix de traduction Pierre-François Caillé 2015, Sophie Hofnung revient sur le parcours qui l’a menée de son travail dans l’édition au métier de traductrice littéraire. Elle évoque sa rencontre avec la langue espagnole, son goût pour la littérature jeunesse, la formation reçue à l’Ecole de traduction littéraire où elle est actuellement stagiaire… et l’écriture à la fois sensuelle et épurée d’Inés Garland.

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Sophie Hofnung © Fabiola Rodríguez López

Elle porte un nom à consonance germanique, celui de son mari, mais c’est de l’espagnol que Sophie Hofnung traduit depuis qu’elle a décidé de franchir le pas et de consacrer une partie de son activité professionnelle à la traduction littéraire.

« Pur produit de l’édition », comme elle se définit elle-même, Sophie Hofnung débute sa carrière à 22 ans par un stage aux éditions Métailié après des classes prépas, puis des études de lettres et d’histoire. Pendant trois ans, elle y apprend le métier d’assistante d’édition, avec déjà une forte inclinaison pour les littératures d’Amérique latine. Elle participe ensuite à l’aventure de Lonely Planet alors que l’équipe du célèbre guide de voyage ne comprend encore que quelques personnes en France. « Il s’agissait de traduire et d’éditer des textes à partir de l’anglais. Ce travail d’adaptation, en particulier des contenus culturels, rédigés par des anglophones pour un public francophone, a été très formateur, estime-t-elle, Par ailleurs je m’occupais des titres touchant les domaines hispaniques dès que cela se présentait. »

« J’ai fait le chemin à rebours, de l’édition vers la traduction »

Quelques années plus tard, elle rejoint l’Ecole des loisirs, où elle trouve à exprimer son goût pour la littérature jeunesse. « Défendre la qualité des livres et de la littérature pour les enfants et les adolescents était à l’époque une position presque militante », explique Sophie Hofnung, mère de trois enfants – dont elle recueillait les impressions de lecture. Au sein des collections de romans dirigées par Geneviève Brisac, elle intervient à chaque étape du travail éditorial (préparation de copie, révision, correction…) en coordination étroite avec les auteurs et les traducteurs, « jamais derrière leur dos », précise-t-elle. « J’ai en quelque sorte fait le chemin à rebours et suis passée de la réception des textes à la traduction elle-même », dit-elle, consciente que les compétences acquises lui permettent à présent d’aborder le métier de traductrice avec un précieux bagage.

« Je n’ai pas suivi d’études de langues et n’ai aucune ascendance espagnole. Mon coup de foudre pour cette langue remonte à mon entrée au lycée, ce fut une révélation fulgurante », se souvient-elle, avec une gratitude restée intacte pour sa professeure de seconde qui avait « l’intelligence de leur apprendre l’espagnol à travers la littérature et des textes historiques et politiques ». Dès les premiers cours, elle relègue l’anglais et opte pour l’espagnol en première langue vivante. Ses lectures et ses nombreux voyages en Espagne et en Amérique latine – Mexique, Argentine, Chili… – feront le reste. Elle se prend de passion pour les gens, les cultures, les couleurs, et les littératures latino américaines.

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Un roman d’apprentissage, avec la dictature argentine en toile de fond

En 2012, elle commence à chercher des textes, une amie lui fait découvrir Una habitación en Babel  d’Eliacer Cansino, qui deviendra Les Enfants de Babel en français. Coup de cœur pour cette histoire d’immigration écrite par un auteur espagnol, également professeur de philosophie. Elle propose le texte à l’éditrice Geneviève Brisac qui décide de le publier. Ce sera sa première traduction (le roman sera finaliste du prix Sorcières 2014). Puis, la directrice des droits étrangers de l’Ecole des loisirs, lui recommande de la part de l’éditrice allemande du roman, la lecture de Piedra, papel o tijera d’Inés Garland (Pierre contre ciseaux). Celui-ci recevra en Allemagne, sous le titre Wie ein unsichtbares Band, le prestigieux prix de littérature jeunesse. Quelques temps plus tard Sophie Hofnung se rend à un atelier de traduction international « Traduire l’imagination » à Buenos Aires. Elle en ramène une dizaine de livres dont Pierre contre ciseaux, séduite par ce roman d’apprentissage qui raconte l’éveil à l’amour, mais aussi à la réalité sociale, de la jeune Alma, au moment du coup d’État et de l’instauration de la dictature en Argentine. Ce sera sa troisième traduction. Débute alors une course contre la montre. Les droits du roman, lu en septembre, sont acquis dans la foulée, et l’auteure est conviée au Salon du livre de Paris en mars 2014 dont le pays invité d’honneur est l’Argentine… (Vidéo de la rencontre organisée par la Bnf en mars 2014 avec Inés Garland)

Un livre traduit avec les cinq sens

Sophie Hofnung tente de se ménager des temps continus de traduction pour pouvoir s’immerger dans le texte et « mettre en route la machine ». « Si je peux m’isoler quatre jours, sans interruption, je suis dix fois plus efficace. Les petits bouts sont mortels, on perd la cohérence du texte », confie-t-elle. Elle se plonge donc dans ce roman dont le fleuve est un des personnages, avec ses crues, sa boue, sa couleur, ses odeurs. Elle regarde des vidéos des années 70 pour visualiser le delta du Tigre à cette époque. « C’est un livre traduit avec les cinq sens », explique-t-elle, revenant sur le style de l’auteure dont les descriptions ne s’accompagnent jamais de commentaires. « Dans une langue précise et ciselée, Inés Garland parvient à décrire, par touches délicates, le monde sensible qui entoure ses personnages aussi bien qu’à sonder leur âme et leurs émotions». Avec une extrême sobriété, l’auteur fait ainsi renaître les brûlantes sensations qui traversent l’adolescence, sa sensualité à fleur de peau. « La scène où Marito effleure la joue d’Alma dans l’eau est bien plus forte que celle de sa défloration », observe la traductrice qui avoue avoir dû résister à la tentation de « se laisser embarquer par la puissance de l’effet produit » et s’être contrainte à « obtenir bien sûr les mêmes effets avec la même économie de moyens. »

Félicitations d’Inés Garland à sa traductrice

Ce n’est qu’en fin de traduction que Sophie Hofnung prend contact avec l’auteure, car, observe-t-elle, « beaucoup de problèmes se résolvent en cours de traduction ». De la même façon, elle ne regarde les interviews d’Inés Garland qu’une fois ce premier travail achevé ; elle découvre alors que certaines de ses intuitions sont justes. Ainsi, l’auteure raconte dans un entretien son appréhension, lorsque, adolescente, elle se baignait dans le fleuve et que ses parents la mettait en garde contre le danger des troncs immergés. Elle craignait, inconsciemment, que ce ne soient des corps… De la même façon, « le fleuve m’a habitée pendant toute la traduction. Je l’avais aussi investi de quelque chose de trouble, de menaçant. C’était en sous-texte », constate la traductrice.

Adapter les « Falcon » aux lecteurs français

« J’étais intimidée, car Inés Garland est elle-même traductrice (notamment de Lydia Davis. Ndr) et qu’elle parle parfaitement le français », poursuit Sophie Hofnung. Les échanges avec l’auteure sont aussitôt d’une grande pertinence et riches d’enseignement. Celle-ci autorise quelques adaptations nécessaires à la compréhension pour un lecteur français. Aux Falcon, que les lecteurs argentins identifient d’emblée comme les voitures des escadrons de la mort, sera ajoutée la précision du constructeur automobile, Ford Falcon, car le lecteur français risque d’avoir plus spontanément à l’esprit l’avion Falcon (du constructeur Dassault…). En revanche, la précision « couleur caractéristique » des bus de Buenos Aires sera refusée par l’auteure car, prévint-elle, « cela extériorise le point de vue d’Alma », or tout est vu à travers le regard de l’adolescente… « Sa vigilance extrême a été très bénéfique et très formatrice », se félicite Sophie Hofnung.

Le jury du prix Pierre-François Caillé composé de 14 traducteurs professionnels s’est dit, pour sa part, « particulièrement séduit par le travail de Sophie Hofnung, qui a très bien su rendre l’intensité des sentiments, une atmosphère politique très pesante, ainsi que la nature singulière du delta du Parana et la luxuriance de sa végétation ». Doté de 2 000 euros, ce prix est décerné depuis 1981 par la Société française des traducteurs (SFT) et l’Ecole supérieure d’interprètes et de traducteurs (Esit) et récompense chaque année un traducteur ayant à son actif au maximum trois ouvrages de fiction ou de non-fiction traduits et publiés. Forte de cette reconnaissance, Sophie Hofnung espère à présent avoir l’opportunité de traduire les nouvelles d’Inés Garland, « Des bijoux ! », assure-t-elle, pour lesquels l’auteure a reçu plusieurs prix. En 2016 paraîtra, en mars, un second livre d’Eliacer Cansino, OK, señor Foster, puis une nouvelle traduction, pour laquelle elle s’est essayée à un tout autre genre, un polar de l’auteur mexicain Antonio Malpica, ainsi qu’une BD de Juan Díaz Canales, Como viaja el agua, aux éditions Rue de Sèvres.

La « communauté des forgerons »

Arrivée à mi-parcours de sa formation de deux ans à l’Ecole de traduction littéraire du CNL-Asfored, Sophie Hofnung apprécie la stimulation et la richesse l’enseignement dispensé par ses pairs de renom, André Markowicz, Rosie Pinhas-Delpuech, Michel Volkovitch, etc. « Il est fascinant de découvrir la façon de s’emparer des textes, les méthodes de chacun, si diverses, mais qui toutes tendent vers le même objectif : cerner l’intention de l’auteur, restituer sa voix au texte, sa cohérence ». Lectrice, correctrice et assistante d’édition de métier pendant des années, elle remarque pourtant que « la traduction m’a réappris à lire. Lire pour traduire décuple la perception». Elle dit s’être ouverte à de nombreux questionnements au cours des ateliers, avoir beaucoup progressé et gagné en confiance auprès de cette « communauté de forgerons », selon l’expression utilisée lors de son intervention à l’ETL par le traducteur du portugais Dominique Nédellec, dont elle partage la conviction que « traduire est une belle façon d’aimer la vie ».

 

 

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