Traduire Simenon

Le syndicat national des traducteurs professionnels avait invité samedi 26 septembre à sa traditionnelle matinale l’anglaise Ros Schwartz et le flamand Kris Lauwerys, tous deux traducteurs de Georges Simenon, engagés un vaste projet de retraduction de l’auteur belge le plus traduit dans le monde. 

Traducteurs de Simenon à Liège

Les traducteurs de Simenon en visite à Liège –  Séminaire exceptionnel au collège de Seneffe en août 2015 © Martin de Haan

De retour du Collège des traducteurs littéraires de Seneffe (Belgique) où ils ont pu travailler de concert avec douze autres traducteurs de Simenon, Ros Schwartz et Kris Lauwerys ont donné un aperçu des difficultés inhérentes à l’écriture épurée de l’auteur belge, mais aussi celles liées à la terminologie de l’époque ou encore à la ponctuation simenonienne. De véritables casse-tête, qui sont autant de joies, une fois résolus…

« C’est la première fois que je me sens aussi bien encadrée », témoigne Ros Schwartz, l’une des neuf traducteurs/trices à qui la maison d’édition Penguin a confié la retraduction de quelque 120 romans à raison d’une parution d’un livre par mois pendant dix ans, de façon chronologique. Les reparutions ont ainsi débuté avec Pietr-Le-Letton, premier de la série des Maigret, retraduit par David Bellos. « La directrice de la collection Penguin classics, Josephine Greywoode relit tout pour harmoniser certains termes, une autre relecture est assurée en interne et deux autres en externe », détaille Ros Schwartz devant les adhérents du SFT rassemblés au Café du Pont Neuf (Paris 1er). En Hollande, le choix des romans (Maigret ou romans psychologiques dits « romans durs ») est laissé aux traducteurs avec un rythme de parution moins soutenu, d’à peu près huit livres par an. L’ensemble du projet a été initié par le fils de Georges Simenon, John, qui gère les droits littéraires de l’œuvre et s’est joint aux traducteurs lors du séminaire qui les a réunis fin août à Seneffe.

Les libertés prises par le premier traducteur anglais dans le dos de l’auteur

« J’ai été très intéressée par la correspondance, apportée par John Simenon, de Georges Simenon avec son traducteur anglais Geoffrey Sainsbury. Ce dernier interférait jusqu’à proposer une autre fin quand elle ne lui convenait pas, avec l’accord de l’auteur qui avait toute confiance en lui », s’étonne encore Ros Schwartz. Le traducteur, également écrivain, avait fait connaître les romans de Georges Simenon en Angleterre dans les années 30 et les deux hommes étaient devenus amis. Jusqu’à ce que Georges Simenon déménage en Amérique où il épouse Denyse Ouimet, canadienne anglophone, qui se rend compte des libertés prises par le traducteur dans le dos de l’auteur, lequel finit par se fâcher. « Il n’y avait aucune déontologie à l’époque, pas de réflexion sur la pratique », observe Ros Schwartz. Suivront des années de vigilance extrême à l’égard des traductions…

« Une des difficultés majeures est de traduire les realia » », expose Kris Lauwerys, ces choses qui n’existent plus et pour lesquelles les traducteurs sont parfois amenés à faire de pointilleuses recherches sur internet, ou ailleurs. Ils citent entre autres pierres d’achoppement « les pavés de bois », « les lettres pneumatiques » et autres « bus à plateforme ». « Mon meilleur allié est mon dictionnaire Harrap’s de 1932 », assure de son côté Ros Schwartz. Mais c’est sur Ebay qu’elle trouvera un lot d’épingles à cheveux des années 30 qui lui permettra d’en donner la meilleure description en anglais.

Traduire la cuisine française et les alcools du cru 

« Comment avez-vous traduit des plats de cuisine française et les alcools dont les romans sont truffés ? », interroge un traducteur, grand lecteur de Simenon. « Je garde le nom en trouvant le moyen d’expliquer de quoi le plat est fait pour que le lecteur comprenne ce qu’ils mangent », explique Ros Schwartz qui note qu’en anglais le nom du plat indique le plus souvent sa composition, alors que le français est plus poétique. « Quant aux alcools, je vais aussi voir en quoi ils consistent, mais je ne les goûte pas tous ! »

Les notes de bas de page explicatives sont bannies, car inadaptées au style de la collection. D’autre part, « nous ne sommes pas des professeurs de maternelle », tranche Kris Lauwerys, soutenue par Ros Schwartz qui estime qu’il n’est pas nécessaire de tout expliquer et que les lecteurs ont aussi envie d’être dépaysés. Plus ardu est de trouver le juste équilibre entre respect du sens et rendu de la musique du texte. « Je m’interroge alors sur la priorité et parfois je m’éloigne du sens précis pour trouver comment évoquer l’image », explique Ros Schwartz qui est par ailleurs l’auteure de la dernière traduction du Petit prince en anglais.

« J’ai butté pendant trois semaines sur l’expression « mon petit » dans la dernière phrase du roman Le Président », témoigne pour sa part Kris Laywerys qui a finalement testé sa trouvaille sur des lecteurs hollandais et flamands, car l’expression doit aussi respecter le néerlandais standard… De même en anglais, certains termes seront abandonnés, car ils ne conviennent pas en américain, c’est le cas de « lad » proposé par Ros Schwartz qui sera remplacé par « boy » ou encore « guy ».

Une apparente simplicité qui ne facilite pas le travail du traducteur

L’extrême simplicité de l’écriture est loin de faciliter le travail des traducteurs. « Mon premier jet est toujours foisonnant », atteste Ros Schwartz qui s’émerveille « comment atteindre une telle concision ». Les « corrections », très rares, apportées par Georges Simenon sur ses manuscrits vont toutes dans le même sens : élaguer, simplifier, ôter « la littérature » (selon une recommandation de Colette au jeune Simenon et dont il dira que sera le conseil qui lui servit le plus… ), ainsi que les traducteurs ont pu s’en rendre compte lors d’une visite du fonds Simenon dans les environs de Liège, à l’occasion du séminaire.

Last but not least, la ponctuation a donné lieu à une demi-journée d’échanges lors du séminaire entre les puristes qui ne supprimeraient aucun des points d’exclamation ou de suspension dont Simenon parsemait ses tout premiers romans, beaucoup moins les derniers. Le traducteur est-il alors en droit de « donner un coup de pouce au jeune Simenon », s’amuse Kris Lauwerys, sachant que l’écrivain refusait la plupart des corrections, même celles d’erreurs manifestes (une blessure à l’épaule gauche qui après quelques pages affectait l’épaule droite, par exemple). Le risque est alors que l’erreur soit imputée aux traducteurs… Kris Lauwerys explique opter soit pour laisser l’erreur, soit pour l’escamoter, selon les cas, et de conclure : « Le problème du traducteur est qu’il lit trop bien ».

Une table ronde « Traduire Simenon » réunira Françoise Wuilmart, directrice du Collège des traducteurs littéraires de Seneffe qui accueillait le séminaire Simenon et Jan Robert Braat, traducteur de La mort de Belle en hollandais,  au festival Vo-Vf, le monde en livres, samedi 03 octobre à 16h à Gif-sur-Yvette

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