Traduire Proust, tout un monde

L’université X – Nanterre a rassemblé pendant deux jours des spécialistes de Proust, dont trois de ses traducteurs en anglais, autour de la question « traduire la sonorité dans l’œuvre proustienne ». Le colloque s’est déroulé les 25 et 26 juin à la faculté de Nanterre et dans le magnifique hôtel de Lauzun sur l’île Saint-Louis qui abrite l’Institut d’Etudes Avancées de Paris.

Traducteurs de Proust

C. Prendergast, I. Patterson, L. Davis et J. Grieve à l’hôtel de Lauzun

Ce riche colloque de deux jours a débuté par une confession du Président de l’Université Paris X, Jean-François Balaudé, qui a avoué «ne jamais avoir lu Proust », avant de préciser : « En anglais ! », attirant d’emblée l’attention sur le rôle et l’importance des traducteurs pour faire voyager les œuvres. Puis, il a salué le « dévouement à la cause proustienne » de Emily Eells et Noami Toth, organisatrices de l’événement.

Nul besoin en effet d’avoir lu les traductions de James Grieve de l’université de Canberra (Australie), Lydia Davis de l’université d’état de New York à Albany (USA) ou Ian Patterson de l’université de Cambridge, tous présents à l’événement, pour s’intéresser aux multiples questions posées par la traduction de la Recherche en anglais.

« Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur »

Françoise Asso, de l’Université de Lille, a ainsi ouvert les échanges avec une conférence intitulée « Traduire : zut, zut, zut, zut », où elle a abordé la traduction, non pas dans une autre langue, mais « à l’intérieur de Proust ». Cette quadruple interjection, par laquelle le narrateur marque sont impuissance à exprimer la beauté d’une mare à Montjouvain, précède la révélation de son devoir : « tâcher de voir plus clair dans son ravissement » (Du côté de chez Swann). C’est à dire selon Françoise Asso, tâcher de « déchiffrer les impressions » et « éclaircir ces expressions inexactes, faciles ou mensongères de ce que nous avons senti et vécu ». Car, selon la célèbre formule de Proust, « ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur. »

Margaret Gray de l’université Indiana de Bloomington est ensuite intervenue sur les voix off du discours proustien, «  voix en tant que présence, décalée mais sonore, et qui se traduisent dans la voix du narrateur, celles de Balzac, Racine, Flaubert, mais aussi d’Albertine morte ou de Bergotte ». Stéphane Heuet, dessinateur à l’origine d’une adaptation de la Recherche en BD (six tomes parus chez Delcourt), a également souligné l’importance des voix qui se trouvent matérialisées dans les pages, les unes dans les phylactères, les autres dans les vignettes, ou encore des sons : cloches de l’église, coups de marteau du charpentier, grelot de Cambray, etc. Il a ensuite détaillé l’immense travail de documentation et d’enquête préalable à celui d’adaptation. Son glossaire très précis est, dit-il, désormais utilisé par des traducteurs. La bd a été traduite dans 24 pays.

James Grieve, traducteur entre autres Du côté de chez Swann, dans son intervention sur l’idiolecte (langage propre à un individu. Ndr) des personnages a détaillé les particularités de la voix de Françoise et insisté sur la nécessité de trouver un équivalent qui reflète son côté « fruste, plébéien, peu cultivé », mais aussi permette d’entendre « cette langue française du Grand Siècle dont elle conserve parfois des tournures ». Après un riche échange avec la salle, il a conclu songeur : « It must be a way… » (Il doit bien y avoir un moyen. Ndr)

D’autres spécialistes, tel Daniel Karlin, ont apporté leur contribution. Ce dernier a plus particulièrement abordé la question de traduire les « cris de Paris » dans La prisonnière, lesquels étaient demeurés en français dans la traduction de Charles Scott Moncrieff qui a longtemps fait référence. Après une lecture par Elyane Dezon-Jones d’un texte du biographe de Proust, William C. Carter sur « Le devoir et la tâche : Proust, Moncrieff et nous », les trois traducteurs sont revenus sur leur méthode de travail et l’influence de la traduction sur leur propre écriture.

Avoir en tête la voix d’un autre

Ian Patterson a dit « apprécier d’avoir en tête la voix de quelqu’un d’autre » ce qui aurait pour effet de lui nettoyer l’esprit de ses propres pensées. Lydia Davies a expliqué de son côté « devoir comprimer son propre désir d’écrire pendant qu’elle traduit », une frustration qui s’avérerait bénéfique. Elle a témoigné par ailleurs combien la traduction historique de Scott Moncrieff avait imprégné les esprits au point que certains lecteurs anglophones, qui ne lisent pas le français, lui assurent que sa traduction ne rend pas Proust. « Pour les anglophones, Proust, c’est Moncrieff« , remarque-t-elle. James Grieves a pour sa part tenté de persuader l’auditoire d’adopter sa traduction du titre A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Plutôt que le très proche In the shadow of young girls in flower, il plébiscite le plus poétique A rosebud’s garden (un jardin de boutons de rose. Ndr), sous le regard courroucé de Christopher Prendergast, directeur de l’édition de la Recherche chez Pingouin qui avait insisté précédemment sur l’importance de rendre la « tonalité constante » de l’œuvre intégrale.

Dans le public, questions et commentaires fusent, souvent très érudits, parfois plus candides, en anglais ou en français, enfin, une auditrice pose la question qui lui brûle les lèvres : « Les lecteurs anglais ont-il du mal à entrer dans le langue de Proust ? ». « Oui », assure Christopher Prendergast après une courte réflexion. Soulagement et conclusion de l’auditrice : « Alors, c’est qu’il est bien traduit ! »

Ce contenu a été publié dans Actualité, Auteurs, Partenaires, Traducteurs, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.