Joute de traduction animée par Agnès Desarthe

Sous la houlette de Agnès Desarthe, deux traductrices, Mathilde Bouhon et Cécile Dutheil de la Rochère, se sont livrées à une joute amicale autour d’un extrait d’un roman de Allan Gurgamus, à l’occasion des Journées de la traduction organisées par l’ATLAS, association pour la promotion de la traduction littéraire.

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Mathilde Bouhon, Agnès Desarthe et Cécile Dutheil de la Rochère

« C’est une bonne introduction au métier. Je le donne à mes étudiants dès le départ, car quand on commence avec quelque chose d’impossible, ensuite tout semble facile » a avancé Agnès Desarthe pour justifier son choix de faire plancher les deux traductrices en lice sur cet extrait Lucy Marsden raconte tout de l’écrivain américain Allan Gurgamus qui met en scène une mère victime d’un lapsus auditif…

Quand le jeu de mot est une pierre dans la chaussure du traducteur..

La difficulté est double, il s’agit d’une part de traduire un poème de R.L. Stevenson intégré dans le roman et d’autre part, de le traduire de telle façon que la méprise de la mère soit cohérente avec la suite du récit où ce lapsus auditif joue un rôle. En effet, confondant « counterpane » (la couette) avec « counterpain » (contre la douleur), celle-ci imagine pour ses enfants un pays d’où les peines seraient bannies.

Première interrogation, faut-il conserver les rimes ou s’attacher au sens ? Agnès Desarthe met tout le monde d’accord en citant la poétesse Marina Svetaieva :

Vous me demandez pourquoi je rime ?

Je suis chrétien,
J’ai un petit chien,
Qui mange du pain
Tous les matins.
(Jacquot, fils de l’épicier d’en bas, six ans.)
Si le dit auteur de ce quatrain avait dit : – Je suis baptisé, j’ai un petit chien auquel je donne à manger tous les jours – ça ne me dirait rien, ni à lui non plus, ni à personne : ça ne serait rien. Et voici que cela est.
Voici, Monsieur, pourquoi je rime.

Les rimes seront donc maintenues, d’autant qu’il s’agit d’un poème extrait d’un recueil pour enfants. Chacune expose sa méthodologie pour aborder le texte, estimer son niveau de langue, sa qualité littéraire et ses difficultés. Tous s’accordent pour dire qu’il est possible de faire porter le jeu de mot à un autre endroit du texte et beaucoup commencent par établir des listes : synonymes, homonymes, associations phonétiques, visuelles, etc. On saute allègrement du « prairieférique » au « Parc aux souris », le premier rapidement abandonné, car il n’est pas cohérent avec l’époque.

Une état de demi-conscience favorise le processus traductif

« Quand les listes deviennent vertigineuses, on trouve une idée », assure une participante. Agnès Desarthe recommande par ailleurs de laisser le texte infuser, voire prendre un bain ou s’assoupir, tout état de semi-conscience qui favorise le processus traductif. « Si pour certains passages l’acharnement paie, pour d’autres, il faut lâcher, ne pas être pressée », indique-t-elle. Dans la salle, une autre traductrice témoigne que souvent « on trouve… au livre d’après ». Plusieurs tête opinent à ce qui semble être une fréquente mésaventure de traducteur.

Après deux heures de propositions multiples, souvent prometteuses, mais jamais complètement satisfaisantes, Agnès Desarthe indique recevoir chaque année de nouvelles solutions trouvées par ses élèves et l’on conçoit qu’ils seront encore un certain nombre à rogner cet os… Une page sur les 700 que compte le roman, traduit par Élisabeth Peellaert.

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