Conférence de Jean-Yves Masson au Printemps de la traduction

A l’occasion du Printemps de la traduction, Jean-Yves Masson, professeur, écrivain, traducteur et directeur, entre autres, de la collection de littérature germanique Der Doppelgänger a tenu une conférence sur le statut du traducteur dans l’histoire de la traduction.

JYMasson

Jean-Yves Masson au Printemps de la traduction 2015

« Pour moi, un traducteur ne sera jamais un auteur », l’affirmation est celle d’un metteur en scène qui avait omis de préciser sur l’affiche le nom du traducteur. A l’aide de quelques exemples bien choisis, Jean-Yves Masson illustre cette « longue tradition de dévalorisation » dont a souffert la traduction depuis fort longtemps. « C’est un lieu commun d’en dire du mal. Depuis l’expression ‘Traduttore, traditore’ jusqu’à la Lettre persane 129 de Montesquieu », rappelle-t-il. Dans cet échange entre un géomètre et un traducteur, ce dernier exprime sa fierté de traduire les auteurs anciens et s’entend répondre : « — Quoi ! Monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans que vous ne pensez pas ? Vous parlez pour les autres, et ils pensent pour vous ? ».

L’homme peut s’occuper à de pires choses 

Cervantes -dont le Quichotte est une traduction d’un manuscrit mauresque dont le traducteur aurait sauté quelques chapitres, rappelle Jean-Yves Masson en aparté- émet aussi des réserves sur le métier de traducteur, « car enfin l’homme peut s’occuper à de pires choses, et qui lui donnent moins de profit ». Jean-Yves Masson lit ce passage où le chevalier de la Manche se trouve chez un imprimeur, suscitant des sourires dans la salle.

« Toutefois il me semble qu’en traduisant d’une langue en une autre, pourvu que ce ne soit point des reines des langues, la grecque et la latine, on fait justement comme celui qui regarde au rebours les tapisseries de Flandre : encore que l’ on voit les figures, elles sont pourtant remplies de filets qui les obscurcissent, de sorte que l’on ne peut les voir avec le lustre de l’endroit. Et la traduction que l’on fait des langues faciles ne fait pas paraître grand esprit ni grande éloquence, de même que celui qui fait quelque copie. Je ne veux pas pourtant inférer de là que cet exercice de traduire ne soit louable ; on se pourrait bien occuper à de choses pires, et qui seraient de moins de profit ».

Extrait du Don Quichotte, traduit par François de Rosset, revue par Jean Cassou (Folio Classique)

« Dans l’histoire de la traduction, il n’est jamais question des traducteurs », poursuit Jean-Yves Masson qui co-dirige avec Yves Chevrel la publication de l’Histoire des traductions en langue française, en quatre tomes, chez Verdier. Pour preuve, il montre comme le rôle du traducteur de E.T.A Hoffmann, François-Adolphe Loève-Veimars, dans la grande vogue du fantastique en France à partir de 1830. « C’est pourtant la traduction qui imposa le terme », rapporte Jean-Yves Masson qui regrette que ne soit jamais reconnu l’apport des traducteurs dans la fabrication de la langue et qu’ils ne soient jamais mentionnés dans les dictionnaires.

L’intranquillité passée dans la langue

Il cite encore, Le livre de l’intranquillité de Pessoa lequel doit son néologisme désormais fondu dans la langue (mais non accepté par le correcteur word..) à la traductrice Françoise Lay et évoque la scientifique et philosophe Clémence Royer qui imposa le mot « sélection », comme il est désormais entendu, en traduisant L’origine des espèces de Darwin.

La traduction « déforme », ne peut être « transparente », et cette empreinte du traducteur est, selon Jean-Yves Masson, encore l’objet d’un large déni, notamment en matière de traduction de la philosophie, où « l’historiographie préfère refouler ce dérangement ».

Enfin, contrairement à une autre idée reçue, « aucune traduction ne remplace l’ancienne », rappelle-t-il. Comme il est courant chez les mélomanes de trouver dans leur discothèque plusieurs interprétations d’une même œuvre, il invite à disposer de diverses traductions d’un même ouvrage dans les bibliothèques. Il conviendrait d’apprendre à « lire une traduction autrement que s’il s’agissait d’un texte original », en somme et pour conclure « d’accorder aux traductions le statut d’œuvres ».

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