Nathalie Castagné, la voix française de Goliarda Sapienza

On lui doit la publication en France de L’Art de la joie, Nathalie Castagné, traductrice et romancière raconte l’histoire de cette rencontre avec un texte qui a durablement marqué sa vie et son travail.

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Nathalie Castagné, traductrice de l’Art de la joie

Qu’elle a été votre première réaction à la découverte de ce texte fin 2003 ?

J’ai été complètement stupéfaite. J’étais survoltée, j’en parlais à tous mes amis. Alors que je suis d’habitude assez modérée, j’ai rédigé une note de lecture enthousiaste, accompagnée de la traduction du texte d’Angelo Maria Pellegrino (dernier époux de Goliarda Sapienza qui édita une première partie de L’Art de la joie à compte d’auteur. Ndr) et de détails biographiques. Dès le lendemain, j’ai reçu une réponse positive. Ensuite, il a fallu attendre quelques mois, le temps d’acquérir les droits. J’étais dans un état de trépidation, j’espérais tellement que cela marche… Enfin, j’ai débuté la traduction en été, celle-ci a duré six mois. J’ai tout de suite su que je traduirais ce livre plus facilement que bien d’autres. Pas pour une question de vocabulaire ou de style, mais parce que quelque chose m’y parlait.

Le livre comportait-il des difficultés de traduction ?

J’étais portée, aussi j’arrivais à comprendre certaines choses que je ne connaissais pas, des mots du dialecte sicilien par exemple. Bien sûr, on perd un peu des couleurs en français, en raison de l’absence de langue dialectale. J’ai aussi parfois eu besoin de prendre du recul, de retrouver momentanément mon univers, de m’éloigner pour mieux y revenir. Dans l’ensemble, il n’y a pas eu d’interventions sur la traduction une fois achevée, peut-être une ou deux, il est d’ailleurs rare qu’il y en ait si peu.

Comment expliquez-vous le rejet des éditeurs italiens durant 20 ans ?

Le livre a énormément choqué par son contenu : l’inceste, les meurtres, l’homosexualité, etc. Dans les années 70, la morale traditionnelle, le catholicisme, l’idéologie familiale étaient très présents en Italie. Les gens n’ont pas supporté. La personnalité de Goliarda, son intransigeance, peut aussi expliquer en partie cette réaction de rejet, mais le texte en soi suffisait à leur faire peur. Elle allait contre trop de choses, la famille, la morale. Pasolini était de la même époque, mais c’était un homme… Et puis le style, ce côté ‘fictionnel déchaîné’ et son extraordinaire liberté romanesque. Sa manière d’écrire ne correspondait pas du tout au dogme littéraire de l’époque. Le sous-titre original du livre était « roman anti-clérical », mais elle ne s’opposait pas seulement à l’église, elle s’élevait contre tous les dogmes.

Quelles ont été les raisons de son succès par la suite, notamment auprès de ses lectrices ?

Enormément de jeunes femmes y ont trouvé une force, une leçon et ont pu prendre Modesta pour modèle. Modesta est une déshéritée, mais une déshéritée qui se forge un destin, qui se crée et s’invente par la seule force de sa volonté. Le roman aborde de nombreux sujets historiques, politiques, sociaux et traite beaucoup de la condition féminine au XXème siècle. Je n’aime pas sexualiser l’écriture, mais pour le cas, elle s’est complètement posée en tant que femme et le livre aborde de nombreuses problématiques féminines. C’est un livre de femme forte, qui a quelque chose de viril, et qui parle aux hommes également.

Vous poursuivez toujours la traduction de l’œuvre de Goliarda ?

Oui, je me sens très attachée au destin littéraire de Goliarda. Elle fait partie de ma vie et j’ai envie d’être la personne qui aura traduit l’œuvre complète. Le choc que m’a fait le livre quand je l’ai découvert ne s’estompe pas, je ne m’y suis pas habituée. Je considère toujours la première partie comme un pur chef d’œuvre et les passages les plus beaux n’ont rien perdu de leur force avec le temps.

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