L’Art de la joie de Goliarda Sapienza

Le roman « maudit » de Goliarda Sapienza est réédité par Le Tripode. La maison d'édition s'est engagée dans la publication de l’œuvre complète de cette écrivaine italienne qui vendit tout et alla même en prison pour achever son chef d’oeuvre, enseignant à des lecteurs, et surtout à de nombreuses jeunes femmes, l’art de ne jamais céder sur son désir et le bonheur de vivre.

 

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Comment ce chef d’œuvre de la littérature italienne a-t-il pu être refusé pendant vingt ans par tous les éditeurs ? Le mystère reste entier, mais plusieurs indices peuvent éclairer le singulier destin de ce roman « maudit » pour lequel Goliarda Sapienza « se réduisit à l’absolue pauvreté et alla même en prison », comme l’explique son second mari Angelo Maria Pellegrino dans la postface.

La sexualité d'une enfant, un matricide, le meurtre d'une bonne soeur

Son contenu en premier lieu. « La sexualité d’une enfant, un matricide et un inceste dans les vingt premières pages, suivis un peu plus loin du meurtre d’une bonne sœurcela faisait sans doute un peu beaucoup pour l’Italie des années 70 », reconnaît Frédéric Martin, directeur des éditions Le Tripode qui réédite l’ouvrage avec le projet de publier l’ensemble de l’œuvre au rythme d’un livre par an jusqu’en 2020. Un engagement total d’éditeur et la reconnaissance d’un homme pour un livre qui, selon ses propres dires, « changea sa vie ».

Lorsqu’il découvre pour la première fois L’Art de la joie, Frédéric Martin travaille encore chez Viviane Hamy. Le texte a été envoyé à l’éditrice par une grande dame de l’édition allemande, Waltraud Schwarze, avec l’assurance que ce « roman atypique » devrait lui plaire. La lecture en est confiée à la traductrice Nathalie Castagné. Dans sa note d’éditeur en préface de cette seconde édition, Frédéric Martin rend hommage à cette première lectrice, qui fut aussi la «  première victime de cet enchantement », puis « offrit au roman une intelligence et un temps qui débordent largement celui du cadre habituel d’une entreprise éditoriale » (voir l’interview de Nathalie Castagné).

Le livre a énormément choqué par son contenu, mais aussi par son style

Forte de son intime connaissance de l’œuvre, Nathalie Castagné témoigne également du choc que dut produire le roman à une époque où le catholicisme et l’idéalisation de la famille empreignaient encore très vivement la société italienne. Elle explique plus avant : « Le livre a énormément choqué par son contenu, mais aussi par son style, ce côté ‘fictionnel déchaîné’, très éloigné du dogme littéraire de l’époque».

C’est du reste contre tous les dogmes que semble s’être élevée Goliarda Sapienza, née en Sicile en 1924, fille de Maria Giudice, directrice de l’hebdomadaire socialiste Il grido del popolo (Le cri du peuple, où Gramsci fut rédacteur. Ndr), arrêtée et torturée à maintes reprises par les fascistes, et de Giuseppe Sapienza, connu comme « l’avocat des pauvres » de Catane. Compagne pendant 18 ans de Francesco Maselli, responsable de la cellule cinéma au PCI, au moment où le parti est la première puissance politique du pays, comédienne au théâtre et au cinéma, notamment pour Luchino Visconti, Goliarda Sapienza interrompra sa carrière à la quarantaine, âge où elle traverse une grave crise existentielle. Une première tentative de suicide la conduit à l’asile psychiatrique où elle subira des électrochocs. Elle tentera de nouveau de se supprimer et passera deux années sous la surveillance d’une infirmière, avant de redéployer sa puissance de vie, en écrivant L’art de la joie. A partir de 1967, âgée de 43 ans, Goliarda Sapienza se consacre entièrement à l’écriture de son chef d’œuvre, pendant 10 ans.

 

 

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La Légende

 
 

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Un roman monstre

Elle rencontre en 1975 Angelo Maria Pellegrino, comédien et écrivain lui aussi, qui relira au fur et à mesure de leur rédaction les mille pages initiales. C’est lui qui fera publier à compte d’auteur la première partie de ce roman monstre, dont l’ensemble retrace, à travers le destin de Modesta, toute l’histoire de l’Italie du XXème siècle. Modesta, enfant déshéritée qui par la puissance de sa volonté et la force de son intelligence arrivera à tordre le destin malheureux qui semblait devoir être le sien. Modesta, alter ego de Goliarda, dont les lecteurs disent si souvent le nom de l’une à la place de l’autre, personnage de femme déterminée, portée par la même générosité qui caractérisait l’auteure et irrigue son écriture.

Face au refus systématique des éditeurs, un cercle d’amis, dans le milieu des années 80 a l’idée de diffuser l’Art de la joie sous forme de feuilleton télévisé. Un scénario est écrit, mais celui-ci est vite retoqué par un des dirigeants de la chaîne publique italienne lequel s’insurge : « Mais, vous voulez faire sauter la Rai ? ». Ainsi, L’art de la joie ne paraîtra dans sa version intégrale que deux ans après la mort de Goliarda Sapienza décédée d’un arrêt du cœur le 30 août 1996. Il faudra attendre le succès en France pour que l’Italie redécouvre en 2006 cette grande épopée. Enseignée désormais à l’université, l’œuvre complète de Goliarda Sapienza est en cours de publication aux éditions Einaudi, prestigieuse reconnaissance équivalant, de l’autre côté des Pyrénées, à une parution dans la collection La Pléiade.

Dans un cycle de récits intitulé Autobiographie des contradictions, composé notamment de Lettre ouverte, Le Fil d’une vie (Viviane Hamy) et Moi, Jean Gabin (Attila, puis Le Tripode), Goliarda Sapienza dit une partie de sa vérité, toujours avec la même prudence qu’illustre son dernier titre « Les Certitudes du doute », qui fait suite à L’Université de Rebibbia. Dans ce témoignage, elle revient sur son séjour carcéral, épisode rocambolesque qui éclaire une part de sa personnalité, sans vraiment dévoiler son mystère.

« On ne connaît un pays que quand on a vu ses asiles, ses hôpitaux et ses prisons »

Est-ce par vengeance que, réduite à la misère pendant les années d’écriture de L’Art de la joie, elle décide un jour de dérober des bijoux à une grande bourgeoise romaine qui faisait partie de son cercle de connaissances et lui avait refusé un prêt ? Ou bien plutôt est-ce pour se donner une raison de mettre en œuvre le dicton familial qui assurait que « on ne connaît un pays que quand on a vu ses asiles, ses hôpitaux et ses prisons » ? En 1980, à l’âge de 56 ans, deux ans après un délit qu’elle a presque signé (elle revend les bijoux en utilisant le passeport de sa belle sœur Modesta Maselli !), elle est arrêtée et incarcérée dans la plus grande prison pour femmes d’Italie, Rebibbia. Ce séjour, s’il fut bref, marquera radicalement l’auteure et, paradoxalement, ce qui aurait pu l’anéantir lui redonnera l’élan vital perdu au sein de son groupe d’intellectuels romains, lesquels oscillaient entre confort bourgeois et rêve de révolution manquée.

L’Université de Rebibbia, sous-titrée par l’éditeur Rizzoni « la traumatisante expérience d’une dame de la bonne société », rend hommage à ses co-détenues, prisonnières de droit commun ou politiques, dont elle ne cessera de témoigner que « ces jeunes  femmes, qui pourraient toutes être mes filles, sont les personnes les plus dotées d’imagination, les plus pleines de talents »*. Ainsi, dans un débat télévisé animé par Enzo Biagi, elle assure avec la chaude voix et le sourire radieux qui était le sien avoir « voulu aller en prison », et même « désirer y retourner ». Une provocation, mais aussi l’expression d’une « voix libre » que Modesta aura incarnée pour toute une génération de femmes et d’hommes épris du désir de vivre sans limites, ni carcans.

 

 * Le prix Goliarda Sapienza, dont elle était très fière, récompense à présent des « Racconti dal carcere », récits de détenus rédigés avec des écrivains, entre autres Erri de Luca

Les autres livres de et sur Goliarda Sapienza édités par Le Tripode

 

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